Toute la semaine, tous mes amis parisiens parlent de la première de Kirill Serebrennikov au Châtelet, où l'on a présenté « Hamlet. Fantômes »
Toute la semaine, tous mes amis parisiens parlent de la première de Kirill Serebrennikov au théâtre du Châtelet, où l'on a présenté le spectacle « Hamlet. Fantômes », d'après un texte de Serebrennikov sur Hamlet dans le contexte de la culture mondiale et de l'histoire moderne. Ce qui distingue d'abord la mise en scène, c'est son plurilinguisme : les acteurs parlent français, anglais, allemand et, par bonheur, russe. J'attendais de voir si l'on entendrait du russe non seulement dans la salle, mais aussi sur la scène, et nous avons bel et bien eu droit à de véritables passages en russe, d'abord dans la bouche du compositeur Dmitri Chostakovitch, entré dans le spectacle comme auteur de la musique de l'adaptation cinématographique de « Hamlet », puis dans celle d'un Fortinbras excentrique et rustaud, inimitablement interprété par l'acteur Koukouchkine en collant, même s'il apparaît aussi sur scène en costume d'Adam.
À bien dire, Serebrennikov n'a pas monté « Hamlet », mais tout ce qui touche à « Hamlet » : tout ce qu'il en pense lui-même, tout ce qu'en ont écrit les shakespeariens, tout ce qui est resté non dit dans les contextes contemporains. L'auteur convoque des images liées à l'histoire des mises en scène du prince Hamlet, ainsi que des idées qui tourmenteraient ce martyr de la conscience jusque de nos jours.
La pièce de Shakespeare, énoncé le plus universel de l'histoire du théâtre, devient au Châtelet sinon le héros, du moins le décor, ou plus exactement le lieu de l'action. Les connaisseurs de l'œuvre de Kirill Semionovitch relèvent des renvois à ses autres travaux ; pour ma part, j'ai vu l'appartement dévasté de Zoïka, avec son plafond qui fuit, où s'installent non pas des nepmen et des tchékistes, mais le fantôme du père d'Hamlet, August Diehl, Horatio, Claudius, Ophélie, soudain Sarah Bernhardt et une multitude d'avatars errants d'un prince fort connu, le tout admirablement interprété.
Le spectacle est vaste : deux actes en dix chapitres, très complexe et d'une rare beauté, avec une chorégraphie éclatante, des costumes spectaculaires et un travail sur la lumière qui est à lui seul une œuvre d'art. Moi qui n'aime pourtant pas la musique, j'ai applaudi ici le compositeur, Blaise Ubaldini, et les musiciens sur scène et dans la fosse. Il nous reste à démêler toutes les idées semées par Serebrennikov, et heureusement ce ne sont pas les interlocuteurs qui manquent.
Quant au « Hamlet » de Shakespeare, la vision élargie de l'auteur ne lui a causé aucun tort : de la scène retentissent, et sur l'écran des surtitres se lisent, d'authentiques citations dans les meilleures traductions, et ce que les acteurs ajoutent par moments ne vient pas d'eux, mais de notre siècle.


