Hier, dans l'aile ouest de la Nouvelle Galerie Tretiakov, s'est ouverte l'exposition « Essais de spéculation » de Valeri Iourlov, patriarche encore vivant du non-conformisme soviétique
Hier, dans l'aile ouest de la Nouvelle Galerie Tretiakov, s'est ouverte l'exposition « Essais de spéculation » de Valeri Iourlov, patriarche encore vivant du non-conformisme soviétique. On y voit des œuvres datant, par exemple, de 1957 et de 1958. La rétrospective de l'œuvre de Iourlov embrasse plus de 70 ans.
Mais dès l'origine, ce sont des recherches menées dans le champ de l'art contemporain, à l'exception des dessins d'écolier présentés dans une vitrine à part.
Valeri Ivanovitch parle avec intérêt de son parcours d'artiste : dès ses premiers pas, il savait qu'il voulait pratiquer précisément l'art contemporain, et non, comme cela arrive souvent, s'y être converti avec le temps. Et moins encore par souci de la mode ou du prestige. Imaginez : Moscou, telle que nous la connaissons, est alors en train de se bâtir ; de sa fenêtre, le jeune Valera Iourlov observe la tour de la Kotelnitcheskaïa sous ses échafaudages, il voit la première grue de sa vie, tandis que ses professeurs lui disent que les sculptures de cette tour stalinienne sont de l'art fort médiocre. Le musée Pouchkine est encore fermé, on y expose les cadeaux offerts à Staline : gerbes de foin, vases armoriés et broderies paysannes ; impossible d'y voir ni Picasso ni Degas. L'exposition permanente ne sera rétablie qu'en 1953. La première exposition d'art américain à Sokolniki ne pointe même pas encore à l'horizon, et Iourlov a déjà senti qu'il voulait s'adonner à l'art le plus actuel. Et il sait comment : dans la recherche de la forme.
Il faut rendre hommage à l'érudition de cet artiste alors très jeune, dont la pensée, comme l'attestent ses premières œuvres, se situait au niveau des idées mondiales les plus modernes, et cela dans un vide informationnel complet, celui de la fin du stalinisme. L'unique fil le reliant au contexte mondial contemporain, au milieu du vacarme du réalisme socialiste, fut une reproduction de Matisse dérobée dans l'armoire de la classe. Iourlov reçut sa première formation artistique à Alma-Ata, où il naquit en 1932 et vécut jusqu'en 1949 : encore écolier, il y eut la chance d'étudier auprès des meilleurs, des artistes et maîtres réputés qui se trouvaient alors dans la capitale du Kazakhstan, évacués pendant la guerre. Ayant achevé le cursus artistique initial, il possédait, à l'époque de son admission, un bagage suffisant pour terminer en candidat libre les premières années de l'Institut d'arts graphiques. Mais l'essentiel est que ce contact professionnel précoce avec l'art permit à Iourlov de trouver sans longues errances sa propre voie.
Contemporain d'Ilia Kabakov, Iourlov peint dès ses premiers essais d'une manière qui ne ressemble en rien à celle d'aucun des conceptualistes moscovites. Tout ce que fait Iourlov diffère radicalement de l'art aisément reconnaissable de Kabakov, de Pivovarov et de Boulatov. Lui-même l'explique par le fait que leur regard était sous-jacemment littéraire, issu du littérature-centrisme de la culture russe, tandis que le sien était exclusivement celui d'un peintre, cherchant d'emblée la forme elle-même.
D'après ce que l'artiste m'a raconté, il n'était guère intégré à la bande des conceptualistes et se trouva en fait à l'écart de leurs expositions d'appartement et de leur amitié active. C'est sans doute en partie pour cette raison, autant que par son altérité d'idées, qu'il demeura un peu à part du noyau principal de l'art non officiel soviétique, du premier échelon, pour ainsi dire. La complexe conception d'une recherche de la forme a repoussé de plusieurs décennies la grande reconnaissance de Iourlov.
Durant les décennies du Dégel, puis de la stagnation, il travaille beaucoup comme illustrateur, sans abandonner son art. Il ne connaît pas la misère, ne figure sur aucune liste d'artistes disgraciés, et peut se prévaloir, à la fin du XXe siècle, d'un immense corpus d'œuvres de toutes les époques et d'expositions, y compris à la Tretiakov.
Toute sa vie, Valeri Iourlov, qui a aujourd'hui 92 ans, continue à développer sa méthode. Et ici, à l'exposition de la Tretiakov, on peut voir une véritable encyclopédie de l'art contemporain tel qu'il fut au XXe siècle, à travers le prisme d'un seul homme s'efforçant de comprendre la structure de ce qui se passe dans le monde. Tous les essais de Iourlov s'inscrivent dans une philosophie en couleurs sur la forme de notre existence.
Un projet très intéressant, et un artiste d'une envergure invraisemblable, qui l'a lui-même présenté et rassemblé. À visiter sans faute.








