À Taroussa, une exposition « Au-delà du centième kilomètre »
À Taroussa vient de s'ouvrir l'exposition « Au-delà du centième kilomètre. Les non-conformistes à Taroussa », à l'occasion des 65 ans de la « première exposition libre » des artistes non officiels, tenue ici en 1961 dans les locaux du club municipal. Un an avant l'exposition du Manège, où Khrouchtchev eut sa crise de nerfs.
En 1961, donc, l'exposition s'était ouverte par inadvertance : un petit fonctionnaire régional sans importance avait donné son aval par mégarde, les autres avaient laissé passer, et les jeunes artistes Edouard Steinberg et Valentin Vorobiev, avec leurs amis moscovites Mikhaïl Grobman et Mikhaïl Odnoralov, avaient tout simplement apporté leurs œuvres, jamais montrées au public jusque-là, et les avaient accrochées à la Maison de la culture. Et, figurez-vous, cela a marché.
Ça, des tableaux ? Mais c'est de l'abstraction, déclara l'un des communistes présents, sans pour autant y faire obstacle. À vrai dire, les employés du département-sous-département-de-la-culture-du-parti-et-de-la-vie-quotidienne, et autres instances de même farine, pouvaient fort bien ignorer qu'il était interdit de montrer au spectateur soviétique certaines toiles d'artistes soviétiques. L'exposition resta ouverte en toute liberté une semaine environ ; les Taroussiens, qu'ils fussent relégués au-delà des 101 kilomètres ou non, leurs invités, les estivants de Moscou et, bien sûr, les plus actifs des jeunes créateurs en quête de sensations neuves : beaucoup eurent le temps de voir l'événement. Sans grande publicité, il est vrai. Puis, lorsque le coq du parti eut fini par picorer qui il fallait, où il fallait, l'exposition fut close à la vitesse où se répand l'odeur de bureaucrates dérangés, non sans destitutions ni radiation de la liste d'attente pour un deux-pièces et son tapis de cristal tchécoslovaque.
En haut lieu, on se mit à chercher comment on avait pu laisser passer pareille sédition. Quant aux artistes, ils apprirent enfin qu'il était donc possible d'exposer sans la sanction de l'encrier mécanique. Aujourd'hui, cette exposition n'est plus seulement une légende, mais une sorte de fonds d'or de l'art indépendant, figé dans le bronze, et les légendes qui l'entourent sont innombrables : on dit, par exemple, qu'elle fut fermée dès le lendemain.
Ce qu'il en fut réellement, le contexte, les portraits des participants et l'atmosphère de cet été-là, Valentin Vorobiev le décrit dans ses mémoires. J'ai quelques-uns de ses dessins, mais les habitués des foires à la mode demandent d'ordinaire, le nez plissé : c'est qui, ça ? En effet, qui ? Une partie des artistes de cette génération, indépendants, dissidents, libres et audacieux, est aujourd'hui presque inconnue. Certains, comme Vorobiev, ont eu le temps de partir, mais n'ont pas su se ménager un destin d'exposant. D'autres, comme Paoustovski, ont trop peu vécu. Chez d'autres encore, cela n'a tout simplement pas pris : peu de gens ont entendu parler, par exemple, des singulières coulées d'époxy de Boroukh Steinberg.
Cette fois, on n'a pas cherché à reconstituer l'exposition, bien qu'il existe une liste à peu près complète de ses participants. Grâce aux souvenirs, on a même supposé que Iakovlev était venu à Taroussa sous la forme de dessins dans un carton fermé, mais la liste des œuvres, sans parler de leurs images, ne se prête à aucune reconstitution tant soit peu détaillée. Vorobiev se rappelait qu'on lui avait pris une « Vache » : les commissaires ont déniché une vache sans doute semblable, mais un peu plus tardive, et l'ont accrochée ici, « Au-delà du centième kilomètre ». À la mode du jour, on parlerait d'hommage ou de tribute. En réalité, c'est une réflexion sensée, très approfondie, sur le milieu et la vie qui ont donné naissance à cette exposition et à ces artistes.
On y montre non seulement les œuvres des participants de l'exposition de 61, mais aussi celles de leurs amis et de leur cercle, de ceux qui auraient pu exposer à la manifestation et en dire quelque chose de nouveau. Edouard et Boroukh Steinberg, Valentin Vorobiev, Alexeï Paoustovski, héros de la « Firebird » de Sapgir, un Sveshnikov méconnaissable, un paysage non figuratif d'Igor Voulokh, peut-être même pas de Taroussa. Zverev, bien sûr, Plavinski : en somme, tous les jeunes et premiers non-conformistes.
Plus de quarante œuvres, ce qui n'est pas énorme ; on en aurait souhaité davantage, on aurait pu, par exemple, libérer les gisements de mosaïque de la Maison des écrivains. L'essentiel vient de la collection du Musée AZ ; le reste a été prêté par des veuves, des amis et la collection de la fondation de Taroussa. Commissaires : Elena Kamenskaïa et Natalia Volkova. Derrière chaque dessin, chaque peinture, se cache soit un drame social, soit une anecdote, soit un article d'encyclopédie de l'art non officiel. Cette exposition vaut d'être vue. Non seulement comme un hommage à la mémoire d'un éphémère sursaut de 61, mais aussi comme une ontologie de l'époque joliment composée.
Taroussa, rue Vesselaïa, 23. Jusqu'au 20 septembre. Entrée sur inscription sur tarusa.museum-az.com




