Au Moyen Âge, les images laides devaient effrayer et, par cette frayeur, atteindre quelque visée didactique, édifiante
Au Moyen Âge, les images laides devaient effrayer et, par cette frayeur, atteindre quelque visée didactique, édifiante. À l'époque baroque, la laideur sert à l'implication émotionnelle ; à l'époque moderniste, l'esthétique du vilain appelle à se soulever contre la conception bourgeoise de la beauté ; le postmoderne et le post-post font de la notion même de valeur esthétique un problème.
Oui, nous avons entendu parler du caractère conventionnel de la beauté, et la mode, le cinéma et l'art contemporains confirment par défaut cette thèse. Difficile de contester que la notion de beauté, comme tous les flirts modernes avec la non-beauté, sont liés au pouvoir, à la politique, à l'économie, aux sphères d'influence, et ainsi de suite. Tout cela paraît assez simple et clair, tout comme le fait que l'art contemporain est pour l'essentiel laid non pas parce que les artistes ne savent plus dessiner joliment, ni même dessiner tout court, quoique cette hypothèse mérite elle aussi d'être examinée à titre d'option ; et en principe, si la beauté était la compagne de l'harmonie, de l'ordre, des idéaux et de la norme, alors à l'époque où l'on impose des antivaleurs, le désordre, la cacophonie, le chaos, la doctrine esthétique de circonstance est la non-beauté et l'absence d'art.
Il le faut bien. Voilà pourquoi les artistes choisissent la voie de l'absence de talent, de la médiocrité, de la difformité ; voilà pourquoi tout ce qui est beau, visages, corps, vêtements, images, musique, tableaux, sort du canon ; voilà pourquoi les matériaux de la culture basse montent au sommet ; voilà pourquoi règnent les sujets qui suscitent le dégoût, l'aversion ou la peur ; voilà pourquoi les formes pures cèdent la place à une stylistique sale : parce qu'il y a une commande.
Personne n'a soudain pensé ou ressenti autrement, pour personne tout ce que je viens d'énumérer n'est devenu l'étalon du beau, mais tout le monde comprend, entend et déchiffre ce que réclament en ce moment les forces qui prennent les décisions. La dictature du goût n'est plus, mais désormais les gens s'extasient devant le laid, parce qu'il existe une dictature du mauvais goût.
Et c'est une sorte de geste culturel, une part du programme culturel ; on nous explique, il est vrai, que ce programme reflète le pouvoir de l'œuvre de changer notre perception, que le laid nous force à nous poser des questions, à réfléchir et, en fin de compte, à nous émerveiller de notre capacité à penser, à repenser et à comprendre le complexe. Mais le plus difficile est de comprendre que tous ces discours ne sont que tromperie, et de reconnaître que l'on s'y est soi-même laissé prendre. Le beau ne changerait-il donc rien en l'homme, ne le pousserait-il pas à réfléchir et à réviser quelques postulats sur le monde ? La beauté ne favoriserait-elle donc pas le jugement ? Le sublime ne nous ferait-il donc pas admirer ? Devant des tableaux idylliques, notre cerveau cesserait-il de fonctionner et notre âme s'endormirait-elle ? Tout cela est absurde. Le beau comme le laid exigent un travail de la pensée. Mais l'interdit idéologique manifeste pesant sur le beau devrait susciter un effort d'analyse supplémentaire : pourquoi cela se produit-il réellement, et non dans la commode théorie proposée au commun des mortels ?
Si l'expérience visuelle et le commerce avec l'art sont des éléments dans le laboratoire des facultés morales et cognitives, il est temps de se demander qui a volé la moitié des réactifs, et pour quelle raison, tout en affirmant que c'est même mieux ainsi.