Je n'ai pas cherché à savoir pourquoi on « cancelle » aujourd'hui l'une des grandes créatrices de notre temps, Miuccia Prada, mais j'ai déniché un entretien de 2016 où elle avait pressenti sa position vulnérable
Je n'ai pas cherché à savoir pourquoi on « cancelle » aujourd'hui l'une des grandes créatrices de notre temps, Miuccia Prada, mais j'ai déniché un entretien de 2016 où elle avait pressenti sa position vulnérable. Jonathan Wingfield avait envoyé à la rencontre de Miuccia et de Raf Simons la jeune Tavi Gevinson, la styliste Katie Grand et d'illustres photographes, Juergen Teller et Norbert Schoerner, et il en est sorti une conversation ample, humaine et sans façons entre deux des plus grandes figures du monde de la mode. Je résume quelques passages qui montrent avec quelle finesse les visionnaires de la mode avaient prévu l'essor de la cancel culture.
Miuccia raconte qu'elle a d'ordinaire des ennuis avec les interviews à cause de son habitude de dire ce qu'elle pense vraiment. Or ses pensées et ses paroles ne passent pas toujours pour politiquement correctes. Elle remarque qu'elle se surprend à s'autocensurer, et que tout ce qu'elle aimerait exprimer d'intéressant ne lui paraît plus possible. En tant que créatrice, elle ne trouve pas toujours le temps d'expliquer ce qu'elle a voulu dire ; et des idées conceptuelles complexes se réduisent à un seul titre, qui devient un mantra. Miuccia se demande si nous n'avons pas parfois le sentiment de n'avoir aucun contrôle sur nos propres pensées, tantôt en bien, tantôt en mal. On ne peut pas dire ceci, on ne peut pas dire cela : ne vaudrait-il pas mieux ne rien dire du tout ?
Toute la difficulté ne tient pas au travail du journaliste, mais à ce qui advient après l'entretien. Si elle veut aborder un sujet délicat, elle peut formuler sa pensée ; mais dès qu'une seule phrase est arrachée à ce contexte, privée de toute ironie et de tout le reste, l'énoncé se change en autre chose.
Raf en convient : c'est en travaillant chez Dior qu'il a commencé à sentir le plus fortement le diktat de la façon de se conduire et de parler. Il n'y avait pas de liste de règles, mais la pression était constante ; c'était pour lui très difficile, et cela le poussait à lire de moins en moins de choses sur la mode. Il peut être l'admirateur d'autres créateurs, il peut aussi les détester, mais il n'est pas question d'en parler. « Détester » est sans doute le mot qui ne convient pas, mais il y a des choses qui ne vous plaisent tout simplement pas, et c'est normal. Il ne voit aucun problème aux critiques négatives qui le visent ; le problème, c'est qu'à lui, on ne permet pas d'« être négatif ».
Miuccia attire l'attention sur le nombre de commentaires que suscite son travail sur Internet, intelligents ou stupides, qui viennent avec un public plus large. Le monde entier parle, mais il n'en sort rien. « En tant que créatrice, j'ai le sentiment qu'on nous accuse toujours très fort. Pourquoi n'accuse-t-on pas les journalistes ou les blogueurs ? Pourquoi sommes-nous les seuls à être mis en examen ? »
Raf Simons se souvient d'avoir dit par le passé des choses pour lesquelles on l'a vraiment puni publiquement ; il en était contrarié, puis s'est dit : « Mon Dieu, pourquoi puis-je être puni par un inconnu anonyme qui écrit les pires horreurs sur mon défilé ? Et pourquoi n'ai-je pas le droit de réagir ? » Parce qu'il faut se taire quand on est un personnage public ?
Miuccia rêve d'une communauté où elle pourrait parler librement, car il devient impossible de supporter cette pression. Si l'on ne peut pas dire de mauvaises choses, ni des choses susceptibles d'être jugées politiquement incorrectes, comment mener seulement une discussion ? Le politiquement correct ne permet pas d'être objectif.
Nous devons être aussi politiquement corrects parce que notre affaire a grossi ; quand on est petit, on peut dire n'importe quoi, quelque chose de très intelligent, d'avant-gardiste ou simplement de stupide, et il ne se passera rien. Si vous êtes une grande marque ou si vous faites partie d'un grand groupe, tous vos actes sont automatiquement interprétés d'une façon de plus en plus moralisatrice. Et, d'une manière générale, les gens deviennent de plus en plus conservateurs ; aussi, plus l'impression que vous donnez est superficielle, moins on vous critique. Cette censure a un effet négatif.
Il y a dans tout ce qui se passe un aspect de divertissement : les gens veulent simplement être émus. Par exemple, si Raf sortait saluer à ma place au prochain défilé Prada, le monde entier serait ravi ! C'est pourquoi il faut veiller à ce que votre choix ne soit pas influencé par le besoin croissant de divertissement.