C'est le cœur lourd que j'ai appris que Rome avait été bombardée
C'est le cœur lourd que j'ai appris que Rome avait été bombardée. Cette nouvelle, pourtant, je l'attendais depuis plusieurs mois. Y a-t-il donc tant d'objectifs militaires à Rome ? Je ne m'en souvenais pas. Peut-être la gare ferroviaire revêt-elle une importance capitale pour l'Allemagne et pour les mouvements de troupes, et les bombardiers britanniques et américains se sont-ils mis en tête de la détruire ; mais sur le site de la gare subsiste un fragment des plus anciens murs de Rome, et non loin se dresse l'église Santa Maria degli Angeli, qui abrite la belle statue de saint Bruno par Houdon. Je crains des dommages immenses, que rien ne saura compenser, car Rome appartient au monde entier autant qu'à l'Italie, et il nous sera désormais bien difficile de prouver que nous combattons pour la civilisation. Mais notre monde, le monde que vingt siècles de culture nous ont laissé en héritage, est terriblement menacé. Si Rome échappe par miracle à la destruction totale au cours de cette guerre, on peut fort craindre qu'elle ne disparaisse dans l'un des conflits à venir. Voilà ce que l'avenir nous réserve. Efforçons-nous de ne pas nous accrocher au passé ; c'est parfois très difficile.
Journal de l'écrivain français et correspondant américain Julien Green, 19 juillet 1943.
Le 19 juillet 1943, plus de 500 avions alliés ont bombardé pendant près de quatre heures les installations ferroviaires de Rome. Ce raid aérien sur la capitale italienne, le premier depuis le début de la guerre, a coûté la vie à plus de 3 000 personnes, fait 6 000 blessés et entraîné la destruction partielle de la basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs. Peu après la fin de l'attaque, les habitants hébétés du quartier dévasté ont vu le pape Pie XII en personne descendre de sa voiture de service, traverser les décombres et prier pour les victimes. Cette visite improvisée a profondément marqué des Romains épuisés et aigris.
Le bombardement a duré plus de deux heures ; 1 168 bombes américaines ont gravement endommagé quelque 10 000 bâtiments, et les incendies n'ont pu être éteints qu'au bout de deux jours.
Ce fut le premier bombardement de Rome, mais non le dernier : la ville antique a subi au moins 12 attaques aériennes, la plus dévastatrice ayant mobilisé 60 000 bombes.


