Homo homini amicus, collega et frater est : « L'homme est pour l'homme un ami, un camarade et un frère »
L'historien de l'Antiquité Mark Naoumovitch Botvinnik (1917-1994) se souvient des réformes staliniennes d'après-guerre comme d'une tentative du chef vieillissant de retrouver le sentiment de la jeunesse.
Aux vieilles gens, il commence à sembler que, du temps de leur jeunesse, tout allait bien mieux : la neige était plus blanche, l'eau plus limpide, le saucisson plus savoureux. Tel était, après la guerre, le dictateur tout-puissant de la Russie, Iossif Vissarionovitch Staline. La vieillesse approchait de plus en plus. Il lui restait un mince espoir : le sentiment de la jeunesse pourrait revenir si tout autour de lui reprenait les formes mêmes qui l'avaient jadis entouré.
L'ère des réformes d'après-guerre, restée inachevée, est demeurée dans la mémoire de Botvinnik non seulement pour l'introduction des épaulettes, des grades d'officier, de l'institution des ordonnances, pour la stylisation de l'uniforme de la milice sur l'habillement des gorodovoï (sergents de ville) de l'époque tsariste, mais aussi pour les innovations dans le système de l'enseignement secondaire, en particulier la séparation des écoles de garçons et des écoles de filles et, de façon inattendue, l'introduction du latin.
Le projet commença à être appliqué en 1948. Staline, qui avait étudié au séminaire, savait que dans bien des établissements de Russie, les gymnases, on enseignait les langues anciennes, en particulier le latin. Et voilà que les ministres de l'Instruction, dociles au moindre mouvement de sourcil du chef, d'abord Potemkine, puis Voznessenski, publient des circulaires sur l'introduction de la langue latine dans le programme des classes supérieures de certaines écoles des grandes villes.
On fit appel pour la rédaction du manuel scolaire à un latiniste expérimenté, Sergueï Petrovitch Kondratiev, qui écrivit en 1948 le « Manuel de langue latine pour les classes de la 8e à la 10e de l'école secondaire », fort peu différent des manuels de gymnase et de séminaire d'avant la révolution, ceux de Sanchourski et de Mikhaïlovski.
Toutefois, une idéologie nouvelle avait été introduite dans les anciens textes, qui furent autant que possible politisés.
Les remaniements avaient un aspect assez cocasse : par exemple, le proverbe « L'homme est un loup pour l'homme » (Homo homini lupus est) se transforma en « L'homme est pour l'homme un ami, un camarade et un frère » (Homo homini amicus, collega et frater est). La belliqueuse sentence romaine « Si tu veux la paix, prépare la guerre » (Si vis pacem, para bellum) se fit désormais l'écho de la propagande d'État : « Si tu veux la paix, prépare la paix » (Si vis pacem, para pacem).
Les manuels furent publiés avec plus d'aisance qu'on ne trouva de maîtres prêts à enseigner. À Léningrad, la même année 1948, le latin fut introduit dans toutes les classes de 8e de quatre écoles, les nos 189, 203, 216 et 320, et sans division en groupes, ce qui compliquait l'enseignement.
Il fallait exécuter l'ordre, et les services de l'instruction publique confièrent l'enseignement du latin à de vieux maîtres qui avaient jadis terminé le gymnase. En trente ans, ces personnes déjà très âgées avaient eu le temps d'oublier bien des choses, mais à l'Institut de perfectionnement des enseignants, des séances hebdomadaires furent organisées à leur intention.
Les écoliers et leurs parents se réjouirent-ils de l'apparition de cette nouvelle matière ? En ces années-là, le rêve, c'étaient les spécialités techniques, et les jeunes auraient préféré des heures supplémentaires de mathématiques et de physique à un latin ardu, qui non seulement ne procurait aucun avantage à l'admission dans l'enseignement supérieur, mais n'était même pas porté sur le certificat.
L'entreprise ne fut pas couronnée de succès et, au milieu des années 1950, le latin avait déjà disparu du programme scolaire. Mais l'Union soviétique compta du moins toute une génération de bacheliers qui gardèrent en mémoire que
Si vis pacem, para pacem
Si tu veux la paix, prépare la paix
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