« Ce petit chien était ma seule consolation
« Ce petit chien était ma seule consolation. Carlo dormait avec moi, le jour il ne me quittait pas d'une semelle, et quels yeux intelligents il avait, comme s'il comprenait tout. Or donc. L'autre jour, j'ai ramassé près de la cuisine des restes de toute sorte pour le nourrir, et le maître m'a vu et m'a dit : “Tu le nourris à mes frais ! Si tous mes nègres se mettent à avoir des chiens, cela dépassera mes moyens.” Il a ordonné de lui attacher une pierre au cou et de le noyer dans l'étang. »
L'écrivaine américaine Harriet Beecher-Stowe (1811-1896) décrit dans son roman « La Case de l'oncle Tom, ou la Vie des humbles » comment un maître cruel, inhumain et jaloux contraint son esclave George, un homme plein de talent, à noyer son chien. Mais que voyons-nous ? George refuse d'exécuter cet ordre, il n'attache pas de pierre au cou de son ami, comme l'exige le monstre esclavagiste.
Hélas, le chien périra tout de même :
« Lui et Tom ont jeté le pauvre Carlo à l'eau et l'ont bombardé de pierres, et il me regardait d'un air si plaintif, comme pour me demander : “Pourquoi ne me sauves-tu pas ?...” On m'a encore battu, pour avoir refusé de le noyer. »
Une coïncidence stupéfiante avec la scène clé de la nouvelle de Tourgueniev (1818-1883), « Moumou ». Mais comment cela a-t-il pu se produire, sachant que « La Case de l'oncle Tom » avait paru deux ans avant « Moumou », en 1852, et était sortie en russe dès 1853 ? On sait aussi que Tourgueniev connaissait ce roman. Avant de conclure, il faut prendre en compte que les événements décrits par Tourgueniev dans « Moumou », y compris la noyade du chien, ne reposent ni sur une invention littéraire ni sur un emprunt, mais sur une histoire réelle, survenue dans le domaine de la mère de Tourgueniev : celle-ci avait ordonné à son portier muet, Andreï, de noyer son chien bien-aimé, et il avait exécuté la sentence, sans quitter ensuite, à la différence de Guerassime, sa maîtresse, et en poursuivant son service servile. Peut-être est-ce précisément la lecture de Beecher-Stowe qui a rappelé à Tourgueniev ce tragique épisode de la vie de sa famille ? Il se peut aussi que l'apparition dans la littérature de ces deux fils n'ait aucun lien entre eux, hormis leur caractère grotesque, difforme et tragique tout à la fois, qui dénonce l'essence même de l'esclavage.
Mais ce n'est pas la seule ressemblance entre les textes de Beecher-Stowe et de Tourgueniev. On peut noter un trait commun entre Akim, dans « L'Auberge » de Tourgueniev, écrite cette même année 1852, et l'oncle Tom. Ici, tout emprunt est exclu : les textes furent composés simultanément. Et Tourgueniev n'a connu le roman américain qu'après la publication de « L'Auberge », comme le confirment ses lettres et sa surprise devant la parenté des héros.
Et dans ce cas encore, la ressemblance des héros est frappante : Akim, comme l'oncle Tom, est victime d'une vente inique, mais si chez Beecher-Stowe c'est l'oncle Tom lui-même qu'on vend à un affreux homme d'affaires, ce qui lui est fatal, chez Tourgueniev c'est la maîtresse qui vend l'auberge qu'Akim avait bâtie sur sa terre, de surcroît pour l'argent qu'un marchand filou avait volé à Akim, lequel s'empare aussi de la femme d'Akim et de son refuge, l'auberge. Les deux héros sont au zénith du tragique, tous deux sont de braves gens pieux. Cependant, le texte de Tourgueniev est sans conteste supérieur par ses qualités artistiques et sa psychologie subtile, tandis que Beecher-Stowe concentre ses forces créatrices sur le sous-texte social.





