jeudi, 1 octobre 2026 · Almaty

Le cinéaste tchèque Jiří Menzel (1938-2020) sur la censure :

Partager
Le cinéaste tchèque Jiří Menzel (1938-2020) sur la censure :

- Dans un de vos entretiens, vous disiez que le cinéma se heurte toujours à une forme ou une autre de censure. Il semble pourtant que, dans la Tchécoslovaquie des années 1960, cet appareil donnait aux artistes une « impulsion » différente de celle que donnent aujourd'hui l'État ou le système…

- De magnifiques films ont été tournés sous la censure, y compris aux États-Unis, par exemple à l'époque où l'on n'avait pas le droit d'y montrer un baiser. La liberté a un effet secondaire désagréable : quand tout est possible, on perd son but et sa direction. La création a toujours besoin de limites. Si vous écrivez un livre, composez une chanson ou mettez en scène un film, il vous faut en passer par là. La création naît du conflit. Sans frontières, vous ne débiterez que des sottises.

Il existe bien sûr différentes sortes de limites : l'argent même en est une. Tout réalisateur, quel que soit son budget, doit ajuster sa vision à celui-ci. Ou bien vous avez une vision qu'il est impossible de traduire en images comme vous vous la représentiez. Tout est affaire de conflit. Il y a enfin l'idéologie, qui traverse toute l'histoire comme un fil rouge. Il y avait des tabous, des règles transmises par l'Église. Aujourd'hui que les gens sont libres, cette liberté pose problème. C'est comme le garçon à qui l'on interdisait de fumer et de jouer aux cartes et qui quitte la maison : il se figurera que la liberté consiste à fumer et à jouer aux cartes. C'est faux. Tant que tu n'es pas adulte, tes parents ne doivent pas te permettre de fumer ni de jouer aux cartes.

- On peut établir artificiellement des règles et des limites, comme, par exemple, dans le mouvement dogmatique.

- Oui, mais c'est une formalité. C'est une contrainte qui provoque et qui inspire, parce qu'il faut trouver le moyen de la surmonter, mais elle touche au langage et non au contenu. L'essentiel est de réfléchir à l'effet que l'on produira sur le spectateur. Beaucoup de films dogmatiques sont assez déprimants.

- Les cinéastes du monde contemporain ne peuvent-ils pas, eux aussi, « devenir adultes » et prendre conscience des limites de leur liberté ?

- Autre question : qui ira voir cela ? Dans le cinéma tchèque, ceux qui réussissent sont ceux qui s'efforcent toujours de discréditer les autres. Je pense qu'aujourd'hui nous tournons des documentaires honnêtes. C'est là notre force et notre avenir, même si le public est pour l'instant restreint. Les films de fiction ont des paramètres formels variés, mais les documentaires sont très simples. Il est facile de trouver une motivation pour faire des films de fiction : vous voyagez de festival en festival et vous recevez beaucoup d'attention, mais avec les documentaires, il en va tout autrement. Beaucoup de documentaires sont tournés parce qu'il faut bien les tourner.

Entretien de Jiří Menzel avec Konstantin Kouzma dans le « Bulletin du cinéma d'Europe de l'Est », juin 2013

Signaler une erreur de traduction