La plus ancienne intervention dentaire de l'histoire de l'humanité a été pratiquée par des Néandertaliens
Dans la grotte de Tchagyrskaïa, dans l'Altaï, on a découvert une deuxième molaire inférieure gauche présentant une vaste cavité artificielle sur la surface masticatrice. Son âge : environ 59 000 ans. Jusqu'ici, le plus ancien témoignage d'un traitement délibéré de la carie était la dent d'un Sapiens épigravettien de Riparo Villabruna, dans le nord de l'Italie : il y a quelque 14 000 ans, son propriétaire grattait l'émail atteint à l'aide d'une sorte de cure-dent effilé. Le Néandertalien de Tchagyrskaïa, comme on le constate aujourd'hui, l'a devancé de 45 000 ans, et il opérait non pas avec un cure-dent, mais avec une véritable fraise en jaspe.
Les auteurs de l'étude, Zoubova, Zotkina, Olsen et une importante équipe de la Kunstkamera et de l'IAET de Novossibirsk, ont déployé un arsenal qui ferait honneur à n'importe quel conseil de stomatologues contemporains : tracéologie, microscopie électronique à balayage, micro-tomographie, spectroscopie Raman. Les résultats concordent : trois dépressions partiellement superposées dans la couronne, des stries étagées en V sur la paroi, de fines microrayures parallèles, autant de traces caractéristiques d'un mouvement rotatif. La cavité descend jusqu'à la chambre pulpaire.
Pour s'en assurer définitivement, les chercheurs ont reproduit l'opération sur trois molaires modernes à l'aide de perforateurs taillés dans ce même jaspe de Tchagyrskaïa. Le résultat a été obtenu en 5 à 50 minutes. La méthode du grattage fonctionnait mal, celle du forage à merveille ; au seuil de la pulpe, la mince couche de dentine se mettait à s'effriter d'elle-même, ce qui explique le manque de traces dans la partie la plus profonde de la pièce. Quant au scénario selon lequel le Néandertalien y serait parvenu par hasard, on peut l'écarter d'emblée.
Sur la même dent, on a en outre relevé des traces de cure-dent dans le sillon interdentaire distal. Autrement dit, le patient souffrait, premièrement, d'une inflammation parodontale par-dessus le marché et, deuxièmement, employait méthodiquement deux instruments différents pour deux problèmes différents. Deux méthodes, deux objectifs, un choix réfléchi : cela ne ressemble guère au comportement instinctif des primates qui mâchent de l'écorce amère contre les parasites. Nous avons là, à n'en pas douter, une tactique médicale consciente.
Les auteurs tirent une conclusion prudente : les Néandertaliens de la grotte de Tchagyrskaïa possédaient la capacité cognitive de localiser intuitivement la source de la douleur, de concevoir la possibilité de la supprimer et de choisir l'intervention la plus efficace. Et cela, avec toutes les exigences afférentes en matière de motricité fine, de détermination et de endurance volontaire à la douleur. Soit dit en passant, la résistance des Néandertaliens aux sensations douloureuses était, génétiquement, supérieure à la nôtre.
Ainsi, à la liste des réalisations néandertaliennes avérées, qui comptait l'art symbolique, l'outillage en os et l'organisation patrilocale, s'ajoute désormais la stomatologie invasive.
À propos, la carie est rare chez les Néandertaliens, mais dans la grotte de Tchagyrskaïa on en compte déjà deux cas : près de Chagyrskaya 64 gisait aussi la dent de lait d'une fillette de 9 à 11 ans, avec deux foyers carieux. Il ne s'agit probablement pas du régime riche en glucides, mais de la composition de la flore buccale propre à cette population. Autrement dit, la carie pouvait bien être, disons, une calamité locale de Tchagyrskaïa, à laquelle les habitants ont répondu par une invention tout aussi locale.
Il en résulte que le métier de dentiste remonte, dans l'histoire, au moins au milieu de l'interglaciaire mikoulinien.