Voulez-vous que je vous dise ce qu'est un salon de la littérature intellectuelle ?
Voulez-vous que je vous dise ce qu'est un salon de la littérature intellectuelle ? Les citadins, harassés par l'agitation, les obligations et ce crépuscule qui tombe dès quatre heures de l'après-midi, se rendent au Gostiny Dvor pour soupirer un moment dans la file d'entrée, se bousculer devant le vestiaire et, enfin, se plonger dans la mer de titres, d'auteurs et de maisons d'édition dont ils n'avaient jamais entendu parler. Écouter la table ronde d'un écrivain célèbre, mais, par précaution, vérifier sur l'affiche : est-ce déjà Amayak Akopian qui lit des vers sur Moscou, ou bien encore Vladimir Vichnievski qui parle de son « Moskvest » ?
Je m'approche d'un stand qui porte l'inscription « Académie diplomatique » ou peut-être « Éditions des relations internationales », et sur l'étalage la tache la plus vive est le dictionnaire encyclopédique « Mythologie slave ». Au moins, dans un dictionnaire, contrairement à la diplomatie, on comprend qui est le Liéchi et qui est la Kikimora, et qui s'est simplement égaré.
Je poursuis mon chemin : la biographie d'une femme nommée Vera d'Angara. On ne passe pas devant elle comme ça, sans s'arrêter.
Plus loin, de jeunes gens demandent le prix des œuvres complètes de Heidegger. Et, peut-être pour la première fois, ils mesurent vraiment ce qu'est l'être-pour-la-non-lecture, car le portefeuille s'y précipite plus vite encore que la pensée. Mais, pour sa propre tranquillité, on peut s'enquérir de la nature exacte des écrits proposés dans cet ensemble.
En principe, notre comportement dans les salons du livre illustre à merveille le fonctionnement du système idéologico-consumériste contemporain. Sans m'en apercevoir, j'empile sur le stand du GITIS de curieux mémoires ; puis, comme devant un écrin de pierres précieuses, je contemple les éditions de Valentin Gaft, je feuillette d'un air de conspirateur les nombreux tomes de Galkovski. Des momies et de la graisse, des promenades avec Alexeï Mikhaïlovitch, l'intelligence artificielle dans l'art, des récits et des sens. On regarde : en couverture, un professeur, visiblement fatigué par les conseils scientifiques, et dans le titre un assemblage de mots qui, semble-t-il, se trouvent réunis à une même table pour la première fois de l'histoire. À prendre d'urgence ! Non parce qu'on va se mettre à lire sur-le-champ, mais parce que le cerveau veut nourrir les yeux. Il faut bien lui faire honneur.
On rentre chez soi, sac à dos et besace pleins d'idées pesantes. Les livres sentent le sens fraîchement imprimé. On les regarde, timides, qui murmurent du coin de leurs pages « on m'a acheté », et l'on pense : Dieu a donné le livre, il donnera aussi la place sur l'étagère.
Mieux vaut convenir d'emblée de relations honnêtes. Vous n'avez pas l'intention de le lire, et lui ne s'en offusquera pas. Qu'il reste au chaud avec ses amis, exhalant ses promesses. Plus tard, il racontera à ses petits-enfants comment on l'a acheté lors d'un événement culturel, d'un air entendu. Sinon, il aurait fini oublié dans un entrepôt, et, Dieu nous en garde, on l'aurait peut-être envoyé au pilon.
Ne trompons personne. Nous n'achetons pas les livres pour les lire. Mais pour combler on ne sait quel vide anxieux, en rêvant que quelque grand et bon savoir venu du dehors viendra en aide à notre petite et naïve sottise. Qu'il sortira tout seul de sa reliure de toile et grimpera dans nos têtes.
C'est toujours mieux qu'un abonnement à la salle de sport. Là-bas, le seul exercice est l'acte d'achat. Ici, il faut en plus retenir les auteurs et les titres, puis raconter aux amis : j'y étais, j'ai vu, j'ai feuilleté, j'ai acheté, parole d'honneur. L'achat est fait, le paiement effectué par virement : considérons que le premier acte de la lecture a été joué avec succès. Une fois à la maison, on répartit les sacs entre les armoires, et l'on peut dire sans crainte : « Au fond, je suis quelqu'un qui lit, simplement je n'ai pas toujours le temps. »
Le livre est cette nouvelle divinité, surtout à l'ère électronique, dont la seule présence dans l'appartement éloigne déjà la bêtise et l'ignorance. Et peut-être même se lit-il tout seul à notre place.
Le plus amusant, c'est que tous les participants de ce spectacle complexe savent parfaitement quelle infime proportion des livres vendus dans cette foire sera lue, et que moins les gens lisent, pour peu qu'ils soient honnêtes, plus ils prennent conscience de l'importance d'acheter les bons livres, qui doivent absolument exister. Lus, feuilletés, parcourus. Ou simplement être là.
Félicitations : avec le livre, vous avez acheté l'idée que vous êtes intelligent. Dans quelle mesure, vous seul le savez. Et c'est là aussi une sorte de plaisir intellectuel.




