À intervalles de quelques années, la presse mondiale s'enflamme : on vient de découvrir une nouvelle œuvre de Michel-Ange
À intervalles de quelques années, la presse mondiale s'enflamme : on vient de découvrir une nouvelle œuvre de Michel-Ange. Les titres crient à la sensation, les spécialistes font la moue, le temps passe, et plus personne ne se souvient de quoi il était question. William Wallace, le plus éminent des connaisseurs vivants du grand Florentin, a fait le compte : depuis l'an 2000, il s'est accumulé quelque quarante-cinq attributions de ce genre. Aucune n'est entrée dans l'histoire.
Cette fois, les choses se présentent un peu différemment.
Valentina Salerno, Romaine, actrice et auteur de belles-lettres, a conçu il y a dix ans le projet d'écrire un roman sur Michel-Ange. Le roman a exigé de la matière, la matière a mené aux archives, les archives l'ont happée. Résultat : de roman, selon toute apparence, point, mais une prétention à l'attribution : le buste de marbre du Christ de la basilique Sant'Agnese fuori le Mura, vieux de cinq cents ans et inscrit au catalogue du ministère de la Culture au compte d'une anonyme école romaine, serait, selon elle, sorti des mains du maître.
Ses conclusions ne reposent ni sur l'analyse stylistique ni sur l'expertise technique, mais sur des documents : testaments, actes notariés, inventaires des confréries dont Michel-Ange et ses élèves étaient membres. Parmi ses trouvailles figure le témoignage d'un certain «pacte d'indissolubilité» : après la mort du maître, son entourage le plus proche serait convenu de garder secrète une partie de ses œuvres, dans une pièce à trois serrures, dont trois personnes différentes détenaient les trois clefs. Voilà qui sonne comme un sujet tout trouvé pour ce fameux roman.
Le milieu académique réagit comme à son habitude : par le silence. La plupart des spécialistes de la Renaissance ont tout simplement refusé de commenter. C'est en partie de la répugnance professionnelle, en partie de la prudence après la récente déconvenue de chez Christie's, où un croquis de pied attribué à Michel-Ange est parti pour 27 millions de dollars, alors qu'une partie des experts reste convaincue qu'il s'agit d'une copie.
Ce qui rend l'affaire étonnamment vivante, c'est Stendhal. Dès le XIXe siècle, l'écrivain s'était tenu devant le même buste, dans la même église, et écrivait qu'il était prêt à jurer que c'était du Michel-Ange. L'intuition d'un grand écrivain contre le consensus de la corporation savante : une donne où l'on ne sait guère d'avance dans quel camp se ranger.
Une voix, pourtant, s'est fait entendre. Le cardinal Mauro Gambetti, qui administre la basilique Saint-Pierre, a fait entrer Mme Salerno au comité chargé de préparer l'exposition du Vatican pour le jubilé de Michel-Ange. Ses collègues du comité, gens titrés et forts de décennies de travail d'archives, ont accueilli cette décision avec un étonnement non dissimulé.
Le buste reste à sa place. Le ministère de la Culture ne l'a pas réattribué. L'affaire, selon toute vraisemblance, retombera, comme sont retombées les quarante-cinq précédentes. Mais il en reste un arrière-goût : parfois, c'est précisément celui à qui, selon toutes les règles, cela n'était pas permis qui remarque le premier ce qu'il fallait voir