L'Abbesse m'a donné une leçon : dessiner pour elle une carte du Paradis, plus précise
L'Abbesse m'a donné une leçon :
Dessiner pour elle une carte du Paradis, plus précise.
Je lui ai dit : je ne suis pas Swedenborg.
Elle m'a répondu : sois plus humble et plus soumise.
Toute la nuit je me suis tourmentée en vain et me suis affaissée,
Jusqu'à ce que vienne en volant mon Ange-Loup,
Il a pris les crayons, le papier, le compas
Et a rappelé sur le papier tout ce qu'il pouvait.
Mais l'Abbesse m'a dit : « Cache cela.
Ou brûle-le. Car je t'avais priée,
Toi, il te suffirait d'atteler un ange,
Mais où sont ta vue et ta force ? »
L'Abbesse m'a donné une leçon :
Que, pendant une semaine, je ne boive pas, ne mange pas,
Que je me regarde moi-même de l'intérieur
Comme une crucifiée, avec les plaies des mains et des pieds.
Pendant une semaine j'ai travaillé avec tant de ferveur,
Et c'était l'été, l'orage grondait,
Quand sur mes pieds se sont soudain ouvertes des ulcères,
Et sur mes paumes des yeux bleus.
Je me suis précipitée vers l'Abbesse : regardez !
Des stigmates ! Dans du sang bleu !
Elle a répondu : retourne au couvent,
Il n'y a en toi ni douleur, ni amour.
L'Abbesse m'a donné une leçon :
Que, par l'esprit, je vole jusqu'à Jérusalem
Pour la cène d'adieu et d'amour,
Et j'ai filé, laissant mon corps sur le plancher.
« Qu'as-tu vu ? » – « J'ai vu un soir.
Tous rentraient du marché. Dans la maison brûlaient des cierges.
Douze hommes, une coupe et des couteaux,
Du vin renversé sur la table. Et dedans, une mouche.
Elle agitait ses pattes, mais la vie
En elle, ivre, s'éteignait... »
– « Et le Sauveur ? » –
« Lui, je ne l'ai pas vu.
Non, je ne mentirai pas. Il suffisait
De lever les yeux : comme brûlés par le soleil,
Une sphère d'or les calcinait. J'ai eu beau faire,
Je ne l'ai pas vu, je suis restée presque aveugle. »
Elle m'a souri : « Les petits yeux te font mal ? »
Et pour la première fois elle a été contente de moi.
Traduction littérale
Elena Chvarts (1948-2010), extrait du poème « Les Travaux et les Jours de Lavinia, moniale de l'ordre de la Circoncision du Cœur (De Noël à Pâques) »
Illustration : carte du monde du XIIIe siècle tirée du Psautier de Londres. Haute de seulement 9,5 cm, la carte était destinée à illustrer la vision chrétienne de l'univers ; c'est pourquoi, dans sa partie supérieure, ce n'est pas le Nord mais l'Est qui se trouve, surmonté du Christ qui désigne le Nord, et au centre de la carte se trouve Jérusalem. On peut y trouver Adam et Ève au Paradis, l'arche de Noé, la Grèce, Rome, la Sicile, le delta du Nil, l'Égypte, l'Éthiopie et la mer Rouge
