Le poète kazakh Djamboul ne devint célèbre que très tard : c'est seulement en 1936, déjà fort âgé, qu'il connut la gloire
Le poète kazakh Djamboul ne devint célèbre que très tard : c'est seulement en 1936, déjà fort âgé, qu'il connut la gloire. On ne peut pas dire qu'on n'avait jamais entendu parler de lui auparavant : Djamboul Djabaïev était entouré d'une nombreuse famille et passait, dit-on, pour un akyn de renom, vainqueur de maintes joutes poétiques au sein de son clan, les Chapracht, rattaché à la Grande Horde. Quoi qu'il en soit, la première apparition de Djamboul devant un large public est liée à la décade de l'art et de la littérature kazakhs à Moscou, qui se tint en mai 1936.
Pour faire connaître à l'Union les réalisations culturelles du Kazakhstan soviétique, une imposante délégation de 200 artistes, musiciens, peintres et hommes de lettres était venue à Moscou. Djamboul en faisait partie. Dans les souvenirs des contemporains, il est question de ce voyage : le premier secrétaire du comité régional de la RSSA kazakhe, Levon Mirzoïan, aurait « suggéré » aux fonctionnaires de la culture de trouver parmi les akyns dont s'enorgueillit la terre kazakhe quelqu'un d'aussi vénérable que le vieux poète daghestanais Souleïman Gasanbekov, devenu célèbre dans toute l'URSS.
Selon certaines sources, Djamboul, inconnu de tous ou du moins fort peu connu, était un homme pauvre, un akyn, et très vieux. En 1936, il avait 90 ans, contre seulement 67 pour Gasanbekov. Un avantage manifeste ! Ce vieillard charismatique et sa dombra s'accordaient de façon incroyablement naturelle au rôle de représentant de la république des steppes, et son apparition devant le public moscovite fit véritablement sensation.
Naturellement, ce voyage avait été précédé d'une sérieuse préparation : les poèmes de Djamboul furent recueillis, traduits et imprimés. Les mauvaises langues se mirent dès lors à dire que ce n'était pas pour rien que les plus éminents jeunes poètes du Kazakhstan « transcrivaient et traduisaient » les vers d'un simple vieillard. Je préférerais laisser ces versions entre parenthèses dans mon récit consacré à l'akyn inimitable et, me semble-t-il, à l'excellent homme qu'était Djamboul.
Le simple fait qu'un aksakal ait atteint un âge avancé, l'instrument de musique à la main, l'esprit clair et le verbe vivant, mérite un grand respect.
Non sans l'aide de la ressource administrative (mais en est-il pour autant moins méritant ?), Djamboul devint d'emblée non seulement le favori de tout le peuple et une célébrité pour l'Union entière, mais aussi la carte de visite du pays multinational des soviets sur la scène internationale.
Le vieil entêté se dérobait pourtant aux interminables mondanités protocolaires et préférait s'isoler dans son domaine près d'Alma-Ata. On l'imprimait beaucoup, on le traduisait dans des langues dont il n'avait jamais entendu parler. Le gouvernement lui fit bâtir une résidence où il pouvait recevoir des délégations étrangères : une demeure somptueuse même selon les critères d'aujourd'hui, de onze pièces (si je ne me trompe), censée impressionner les hôtes étrangers, les journalistes, les admirateurs de son talent et les simples officiels de passage venus des autres républiques : voyez avec quel respect le peuple soviétique traite ses poètes ! C'était bien le cas, mais peu de gens savaient que l'intraitable Djamboul refusait d'habiter ses nouveaux appartements et avait modestement demandé qu'on dresse dans la cour une petite yourte, où il vivait et composait, content de peu. À l'arrivée des visiteurs, il quittait bien sûr sa yourte, on le revêtait d'un tchapan richement brodé et on l'installait dans l'une des pièces de la maison.
Quant au travail, on lui avait adjoint une foule de secrétaires, tous appelés à devenir plus tard de grands noms de la littérature kazakhe. J'ai entendu raconter qu'il lui arrivait souvent d'enfourcher son cheval, de jeter son fusil en bandoulière et de filer au galop vers le site des monts Kastek, loin de ses conseillers et assistants vigilants, tandis qu'eux couraient à travers la steppe pour rattraper le premier akyn du Kazakhstan.
Personnellement, bien des choses me lient à Djamboul, et même si sa biographie comporte encore bien des zones d'ombre et des non-dits, ce fut un homme unique, qui vécut un siècle entier, aima sincèrement sa terre natale, traversa toutes les épreuves de deux époques, connut la gloire sans trahir ses convictions ni ses usages. Et bien sûr, en ces jours-ci, je ne puis manquer de me rappeler le chant bouleversant de Djamboul, « Léningradois, mes enfants », composé durant le blocus par l'akyn qui avait perdu un fils à la guerre, et qui résonne encore aujourd'hui avec sincérité et vie.
Et pour l'ambiance, des images de la vie de Djamboul : https://www.youtube.com/watch?v=VoND_7od24Q