Dans les mémoires de Maurice Georges Paléologue, ambassadeur de France en Russie, figure un curieux souvenir de sa rencontre avec le célèbre linguiste Robert Edmond Gauthiot, qui explorait les territoires russes du Pamir en compagnie du jeune savant russe
Voici l'histoire. En 1914, Zaroubine, en sa qualité de linguiste et d'ethnographe, fut prié d'accompagner le chercheur français au Pamir, le voyage étant financé par le Comité russe pour l'étude de l'Asie centrale et orientale. Pour l'occasion, Zaroubine apprit le tadjik et se trouva ainsi paré de pied en cap. Gauthiot était alors l'auteur d'une dizaine d'articles sur les langues iraniennes et indo-européennes, ainsi que de la « Grammaire sogdienne ».
Le voyage débuta dans les premiers jours de juin 1914 ; vers la fin de juillet, l'expédition atteignit Khorog, où se trouvait le quartier général de la province administrative du Pamir, ces territoires de l'ancien khanat de Kokand tout récemment purgés de Chinois et d'Afghans et rattachés à l'empire. Le 2 août, les savants apprirent le début de la guerre, ce qui interrompit leurs recherches ; ils décidèrent de rebrousser chemin, Gauthiot étant officier de réserve. En Europe, la mobilisation avait été proclamée quinze jours plus tôt. Le long de parois à pic, sur des passerelles suspendues, les ovringues, par-delà rivières, chaînes de montagnes et vallées, ils gagnèrent la ville de Skobelev (Ferghana), d'où le chemin de fer les mena à Samarcande, à Tachkent, puis à Saint-Pétersbourg. Il fallut à Gauthiot un mois et demi, après avoir appris l'ouverture des hostilités, pour se présenter à l'ambassadeur de France. Maurice Paléologue a conservé, probablement, le dernier souvenir un peu développé de son vivant au sujet de ce brillant savant :
« Ce matin, je reçois un Français, professeur à l'École des Hautes Études de Paris, qui arrive du Pamir, où il faisait des recherches d'ethnologie et de linguistique. Dans la première quinzaine d'août, il explorait, aux environs de Khorog, une vallée située à quatre mille mètres d'altitude, sur les pentes de l'Hindou Kouch ; il avait poussé à douze jours de marche au-delà du dernier avant-poste russe, qui surveille la frontière de la Ferghana ... lorsqu'un indigène, envoyé aux provisions, lui annonce que l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie et à la France. Il repart aussitôt.
Je lui expose l'extraordinaire série d'événements accumulés depuis deux mois. Il me déclare son ardente impatience de regagner la France pour rejoindre son régiment territorial. Puis nous parlons de l'avenir ; nous évaluons l'immense effort qu'il faudra fournir pour anéantir la puissance allemande, etc. Il me dit : J'ai eu beaucoup affaire aux socialistes allemands, je connais bien leur doctrine et mieux encore leur esprit. Soyez sûr, monsieur l'ambassadeur, qu'ils serviront de toutes leurs forces la cause de la guerre et qu'ils se battront, comme les junkers les plus obstinés, jusqu'à la dernière extrémité. D'ailleurs, je suis moi aussi socialiste, et même antimilitariste ; et vous voyez que cela n'empêche pas d'aller défendre sa patrie.
Lorsqu'il s'en va, je médite sur ce que je viens d'avoir sous les yeux : une preuve éloquente du patriotisme qui, malgré tant d'extrêmes opposés, anime les intellectuels français. En voici un qui apprend la guerre au fond du Pamir, à quatre mille mètres d'altitude, sur le « toit du monde ». Il est seul, livré à lui-même, préservé de la contagion du majestueux élan national qui entraîne la France. Pourtant, il n'hésite pas une minute. Toutes ses histoires socialistes et pacifistes, les intérêts de son travail savant, ses avantages personnels s'effacent aussitôt devant l'image de la patrie en danger. Et il se hâte. »
Plus bas, Paléologue ajoute cette note : « Robert Gauthiot est mort en septembre 1916 des suites d'une blessure reçue à la guerre ; il avait 40 ans. C'était un linguiste de premier ordre. La science des langues indo-européennes a perdu en lui le plus brillant héritier de Burnouf et de Darmesteter. »
À la guerre, Gauthiot fut officier d'infanterie et commanda une compagnie ; il fut grièvement blessé en menant son unité à l'assaut. Il passa un an à l'hôpital et mourut après avoir achevé, blessé, trois articles sur les langues iraniennes.
