Le poème « La Mort de Lucullus » de Pouchkine et les visées d’Ouvarov sur l’héritage de Chérémétiev
Sergueï Semionovitch Ouvarov, auteur de travaux d'archéologie et de littérature grecque antique, parvenu à la présidence de l'Académie impériale des sciences, était un homme des plus contradictoires. Qui attendrait d'un savant et d'un penseur des infamies, des mesquineries, des vols et une ladrerie de boutiquier ? Soloviev rapporte pourtant qu'il n'existait pas une bassesse dont Ouvarov ne fût capable.
Il nous intéresse avant tout en ce que, par sa bassesse envieuse et ses ragots pleins de fiel, il a considérablement empoisonné l'existence de Pouchkine. C'est précisément par les intrigues d'Ouvarov que Le Contemporain de Pouchkine fut soumis à une censure de second degré. Mais Alexandre Sergueïevitch ne laissait pas sans réponse les coups bas qu'on lui portait, et il couvrit en somme Ouvarov de honte à jamais, par la seule force de son talent.
Dans son célèbre poème « La Mort de Lucullus », Pouchkine dépeint le tableau répugnant d'un héritier cupide qui s'affaire autour d'un jeune richard et procède au partage de sa fortune alors que ce parent éloigné n'a pas encore rendu l'âme. Et il s'agit bien là d'une allusion directe à Ouvarov, le déshonoré, qui posait les scellés et mettait avidement la main sur les biens de Chérémétiev, alors souffrant. On sait que Chérémétiev, fabuleusement riche, n'avait pas d'héritiers directs, et qu'Ouvarov était le mari de sa cousine germaine. Lorsque la maladie dangereuse passa par miracle et que Chérémétiev se rétablit, Ouvarov se retrouva dans une situation fort embarrassante.
Le poème contient d'autres détails désagréables de la vie d'Ouvarov : « Je ne tromperai plus mon épouse, et j'oublierai de voler le bois de l'État ! » Ils renvoient aux débuts de la carrière d'Ouvarov, qui revendait le bois de chauffage alloué au chauffage des bâtiments de l'Académie.
Quand tout le monde reconnut Ouvarov dans ce misérable héritier, Pouchkine dut s'expliquer devant Benckendorff. Et le poète objecta avec étonnement : quel rapport y avait-il donc entre Ouvarov et « un vil avare, un gredin qui vole le bois de l'État, présente à sa femme de faux comptes, un flagorneur devenu le factotum des maisons des grands seigneurs » ?