Marco Galli sur le commerce de la Rome antique avec l'Inde et la Chine du Ier au IIIe siècle
J'ai lu un article intéressant de l'archéologue italien Marco Galli, de l'Université Sapienza de Rome : « Au-delà des frontières : la Rome antique et les réseaux commerciaux eurasiens ». Galli examine la participation de l'Empire romain au commerce avec l'Inde et la Chine aux Ier, IIe et IIIe siècles de notre ère, et passe en revue l'histoire de l'étude des routes commerciales, leur organisation, l'influence des marchandises orientales sur l'économie romaine et le sort de la soie chinoise en Méditerranée.
La notion de route de la soie a été introduite en 1877 par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen. Les chercheurs désignent par ce terme un système de pistes caravanières et de voies maritimes qui reliaient la Chine à la Méditerranée. Richthofen estimait que le commerce actif s'était déroulé de 114 av. J.-C. à 120 apr. J.-C., et écrivait que les marchés de l'Empire romain étaient devenus pour les marchands orientaux la source de profits colossaux. Son élève Albert Herrmann a dressé des cartes détaillées sur lesquelles il a réuni les itinéraires terrestres et maritimes.
Galli souligne qu'il n'existait pas de route unique. Vers 100 de notre ère, un marchand romain d'origine grecque, Maès Titianos, envoya ses agents vers l'est. En deux ans, ils parcoururent plus de 10 000 kilomètres et atteignirent une ville que les géographes antiques appelaient Séra Métropolis. Galli l'identifie à la ville de Wuwei, dans le nord-ouest de la Chine. En 97, l'émissaire chinois Gan Ying partit vers l'ouest pour atteindre le pays de Daqin, nom que les auteurs chinois donnaient à l'Empire romain. Selon le « Houhanshu », l'histoire officielle de la dynastie des Han postérieurs, Gan Ying parvint jusqu'au golfe Persique, mais renonça à la traversée lorsque les marins locaux lui dirent que le passage pouvait prendre deux ans.
Le guide grec à l'usage des marchands, le « Périple de la mer Érythrée », énumère vers 70 quelque 140 marchandises orientales. On y trouvait des épices, de la soie chinoise, du coton indien, des métaux et des pierres précieuses, des cosmétiques et des denrées alimentaires. Pline l'Ancien écrivait que Rome dépensait chaque année 100 millions de sesterces en objets de luxe orientaux, dont la moitié partait vers l'Inde. Le sesterce était la principale unité de compte de la monnaie romaine. Un papyrus de Muziris, publié en 1985, consigne un prêt maritime du milieu du IIe siècle gagé sur la cargaison du navire « Hermapollon ». On appelait prêt maritime un crédit consenti à un marchand contre le gage de la marchandise transportée. La cargaison de ce seul navire valait 6 911 852 sesterces. Galli rapproche le chiffre de Pline de l'estimation du produit intérieur brut romain, 10 milliards de sesterces, proposée par l'économiste Peter Temin. La fuite de numéraire vers l'Orient représentait environ un pour cent de cette somme, si bien que l'économie romaine pouvait la supporter. Strabon rapporte que, du port égyptien de Myos Hormos, 120 navires appareillaient chaque année pour l'Inde.
Les Romains appelaient les Chinois les Sères et désignaient la soie par le mot sericum. Les caravanes allaient de Chine par le bassin du Tarim, le Pamir et la Bactriane, en contournant la Parthie, jusqu'aux ports du nord de l'Inde. De là, les marchandises gagnaient, par la mer Rouge, l'Égypte et Alexandrie, ou, par le golfe Persique, Palmyre et les villes syriennes de Tyr, Sidon et Antioche. Des chercheurs allemands ont étudié des fragments de soie provenant de sépultures de Palmyre et établi que les étoffes chinoises finies, ornées de motifs et de caractères brodés, étaient défaites en Occident puis retissées. Le nouveau tissu, très fin, lustré et transparent, répondait mieux au goût romain. Galli cite l'historien John Thorley, qui observait que les Chinois achetaient cette étoffe sans savoir qu'ils rachetaient leur propre soie. Le recueil chinois de renseignements sur les pays d'Occident, le « Weilüe », indique que les habitants de Daqin défont la soie chinoise et en tissent leurs propres étoffes.
En 2005, des archéologues ont fouillé près de Colonna, à 26 kilomètres au sud-est de Rome, une tombe du milieu du IIIe siècle. Ils y ont trouvé un linceul funéraire en soie, des saphirs du Sri Lanka et un collier d'or orné de saphirs et de perles, que l'artisan avait exécuté dans le style syrien