samedi, 3 octobre 2026

À l'exposition « L'Incroyable russe », bien des tableaux vous arrêtent, le souffle suspendu

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À l'exposition « L'Incroyable russe », bien des tableaux vous arrêtent, le souffle suspendu

Mais « Tante Sacha », de David Petrovitch Sterenberg, ne vous lâche littéralement pas. Collection du Musée russe d'État.

1922-1923. La guerre civile vient de s'achever. Devant nous, une paysanne russe, foulard et caraco bleu bleuet. Elle n'est plus jeune. Elle a vu les horreurs des guerres et des révolutions, l'arbitraire des arpenteurs, la malhonnêteté des fonctionnaires et toutes sortes de vilenies venues du pouvoir, mais elle se souvient encore fort bien de la vie heureuse, de sa vache et de sa grange pleine de provisions. Tante Sacha.

On écrit que le tableau rend la misère, le dénuement et la ruine du quotidien d'après-guerre.

Je ne suis pas d'accord. Pourquoi donc le dénuement ? Nous voyons un plat entier de pommes de terre, deux kilos au bas mot, deux carottes du potager, un gros navet, un petit chou bien ferme. Une pièce propre, des assiettes sur la table, une maîtresse de maison soignée. Point courbée en trois par la maladie. Un peu songeuse. Mais non par besoin : le besoin n'est pas encore venu.

Quiconque a connu le manque de nourriture, la pénurie, conviendra que ce n'est pas la faim. Tante Sacha (soit dit en passant, pourquoi pas Choura ? peut-être parce qu'elle n'est pas si proche du peintre ; bien sûr, pour le fils d'un commis de magasin, elle n'est la tante de personne) pourra nourrir sa famille trois jours avec ces provisions. La bru viendra avec les enfants, ou le grand-père reviendra de son travail, la voisine avec sa nièce de la ville : cela fera trois femmes en bleu. On leur servira un bortsch maigre, on fera sauter dans le poêle russe des pommes de terre avec de gros lardons, on étuvera le navet, un peu de gruau, il se trouvera bien un petit oignon, un œuf dur, un peu de pain au levain de pomme de terre, du sel pour la table. Servez-vous, de ce que Dieu nous a envoyé.

Mais le tableau ne parle pas de victuailles. Dans l'embrasure de la porte, sur le tulle blanc, la lumière du jour joue en vagues rose et bleu. La chaumière est chaude et sèche. La maîtresse de maison a de quoi mettre sur la table et quelqu'un pour qui cuisiner. Certes, la table n'est pas dressée pour sept, mais tout de même. Tante Sacha est en vie, et quelqu'un des siens déjeunera chez elle.

Point de superflu, il n'y en a d'ailleurs jamais eu. Des fleurs ? Qui sait, il y a les herbes folles derrière la clôture, qui irait les arracher. La nappe, on n'en a jamais vu. On ne garde pas de vaisselle inutile. L'essentiel est que tous soient vêtus et nourris. De quoi se réjouir particulièrement ? Mais il serait péché d'être triste. Une Russe peu loquace, oui, réservée, modeste. Soignée, vêtue à sa manière avec beauté, les cheveux ramassés, les mains posées avec gravité sur les genoux.

Il ne s'agit pas ici d'émotions, mais du bonheur quotidien des choses simples, de la bienheureuse ordinarité des jours. Allons, poètes et critiques, nous sommes vivants, Dieu soit loué, à chaque jour suffit sa pitance. Signez-vous devant l'icône et mangez, mangez

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