En 2013, au monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu de Bussy-en-Othe, à une centaine de kilomètres de Paris, la moniale Élisabeth de Leuchtenberg s'est éteinte paisiblement dans le Seigneur
En 2013, au monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu de Bussy-en-Othe, à une centaine de kilomètres de Paris, la moniale Élisabeth de Leuchtenberg s'est éteinte paisiblement dans le Seigneur. Elle était l'une des dernières moniales russes de la première vague d'émigration et, dans le même temps, l'arrière-arrière-petite-fille de l'empereur Napoléon Ier et de Joséphine de Beauharnais.
L'histoire de sa lignée commence en 1835, lorsque la fille de l'empereur Nicolas Ier, la grande-duchesse Maria Nikolaïevna, pour ses seize ans, demanda la permission de rester vivre en Russie, ce qui enfreignait la tradition non écrite voulant que chaque grande-duchesse épousât un monarque européen et quittât sa patrie. Pour souligner le sérieux de ses intentions, elle laissa entendre à ses parents qu'elle préférerait le couvent à un mariage sans amour. Nicolas Ier, malgré sa sévérité, exauça le vœu de sa fille chérie et, quatre ans plus tard, la maria au duc Maximilien de Leuchtenberg, fils d'Eugène de Beauharnais, beau-fils de Napoléon et ancien vice-roi d'Italie.
Il existe une légende selon laquelle, à l'époque de l'offensive française, Eugène de Beauharnais, qui commandait le IVe corps, occupa la ville de Zvenigorod. Son état-major fut installé dans le monastère de saint Sabbas de Storogevsk. Cette nuit-là, Eugène fit un rêve : un vieillard russe lui apparut, au visage sévère mais noble, parlant un français impeccable. Il lui ordonna de protéger le monastère du pillage, en promettant qu'en ce cas Eugène reviendrait dans sa patrie sain et sauf, et que ses descendants vivraient et serviraient en Russie. À son réveil, Eugène était bouleversé. Plus tard, il reconnut sur une icône de l'église du monastère ce même vieillard : c'était saint Sabbas de Storogevsk. Le monastère demeura intact, et Eugène regagna bel et bien la France sans encombre, à la différence de la plupart des généraux français.
Maximilien de Leuchtenberg épousa la grande-duchesse Maria Nikolaïevna et reçut le titre de prince sérénissime Romanovski. Il était membre de l'Académie des sciences, président de l'Académie impériale des beaux-arts, directeur de l'Institut des mines et du corps des ingénieurs des mines, et prit part à la vie scientifique et administrative du pays. Avec son épouse, il se consacra activement à la bienfaisance.
Durant les années de la révolution, les descendants de la maison Leuchtenberg-Romanovski se retrouvèrent en exil. Le grand-père de la future moniale, Gueorgui Nikolaïevitch, et son fils Dmitri Gueorguievitch servirent sur les fronts de la Première Guerre mondiale. Dmitri, après avoir achevé l'école du génie, s'engagea comme volontaire dans un régiment de la Garde. Après la révolution d'Octobre, il fut arrêté et incarcéré dans la forteresse Pierre-et-Paul, s'évada, rejoignit l'armée du général Wrangel et se retrouva bientôt en Crimée.
Il y fit la connaissance de la princesse Ekaterina Alexandrovna Tchavtchavadzé, jeune veuve avec une fille nouveau-née, Irina. Elle-même avait échappé de justesse au peloton d'exécution, s'évadant par miracle d'une captivité bolchevique. Bientôt, ils quittèrent ensemble la Russie, gagnèrent Rome, où ils se marièrent, puis s'établirent en Bavière, dans le château familial de Seeon.
Elena, la future moniale Élisabeth, naquit dans ce château le 30 mai 1922. Le château de Seeon, ancien monastère catholique du Xe siècle, appartenait depuis 1852 aux ducs de Leuchtenberg et, après la révolution, devint, à l'initiative de son grand-père Gueorgui Nikolaïevitch, un refuge pour les émigrés russes.
La famille perdit son aisance matérielle, mais resta fidèle à ses racines, à ses traditions et à la foi orthodoxe. Dans la maison, on observait les jeûnes, on se confessait, on communiait, on célébrait Pâques et Noël. À table résonnaient des romances russes, on chantait « Dans le jardin, dans le potager », on levait les verres : « À la Russie ! » Bien que les enfants ne fussent jamais allés dans leur patrie, ils se disaient sans hésiter russes.
C'est avec ce sentiment d'appartenance, avec sa foi et la mémoire familiale de saint Sabbas de Storogevsk qu'Elena parvint à la vie monastique. Au monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu, près de Paris, elle prononça ses vœux et reçut le nom d'Élisabeth.