mercredi, 7 octobre 2026

Vladimir Nabokov sur le rire qui a guéri de la haine et sur des écrits contre les tyrans

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..C'est le rire, à vrai dire, qui m'a sauvé. Ayant gravi tous les degrés de la haine et du désespoir, j'ai atteint cette hauteur d'où le ridicule se voit comme dans le creux de la main. Éclatant de rire, je fus guéri, tel cet homme d'anecdote dont « l'abcès creva dans la gorge à la vue des tours hilarants d'un caniche ». En relisant mes notes, je constate qu'en m'efforçant de le rendre terrible je n'ai fait que le rendre risible, et c'est précisément par là que je l'ai exécuté, selon le vieux procédé, éprouvé entre tous. Si modeste que je sois dans l'appréciation de mon brouillon d'ouvrage, quelque chose pourtant me dit qu'il a été écrit d'une plume peu commune. Étranger aux raffinements littéraires, mais tout plein de mots forgés, des années durant, dans mon silence furieux, j'ai pris par la sincérité et la densité du sentiment là où un autre aurait pris par le métier et l'invention. C'est une incantation, un sortilège, de sorte que désormais chacun pourra conjurer l'esclavage. Je crois au miracle. Je crois que, d'une manière qui m'échappe, ces pages parviendront aux hommes, non pas aujourd'hui ni demain, mais en quelque temps lointain, quand le monde aura une journée de loisir à consacrer aux fouilles, à la veille de nouveaux ennuis, pas moins divertissants que ceux d'aujourd'hui. Et alors, qui sait... j'admets l'idée que mon travail de hasard se révélera immortel et accompagnera les siècles, tantôt pourchassé, tantôt loué, souvent dangereux et toujours utile. Quant à moi, « ombre sans os », je serai heureux si le fruit de mes insomnies oubliées sert, pour longtemps, de remède secret contre les tyrans à venir, les tigroïdes, les bourreaux déments de l'homme.

Vladimir Nabokov. Berlin, 1936

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