Mort du chorégraphe Iouri Grigorovitch, l'un des plus grands maîtres du ballet soviétique
Le chorégraphe Iouri Grigorovitch, l'un des plus grands maîtres du ballet soviétique, est mort. Il lui manquait un peu plus d'un an pour atteindre les cent ans. Maître de ballet en chef du Bolchoï de 1964 à 1995, Grigorovitch fut l'auteur de mises en scène et de versions des ballets classiques qui forment le socle du répertoire du Bolchoï, ainsi que de « Spartacus », d'« Ivan le Terrible » et de « La Légende de l'amour ».
En 1994-1995, Grigorovitch subit une campagne de dénigrement des plus féroces dans la presse, et le Bolchoï finit par se retrouver sans lui. Quelques années plus tard, on l'invita à monter « Le Lac des cygnes » au Bolchoï, et il revint un temps au théâtre comme chorégraphe. Par la suite, Grigorovitch partit pour Krasnodar, où il fonda une troupe de ballet à partir de rien, monta huit ballets et finit par sillonner le monde entier avec sa compagnie, le « Grigorovitch-Ballet ». Vinrent ensuite un contrat avec l'Opéra de Paris et de nouveaux sommets.
Dans « Le Globe d'argent », Vitali Vouls’f évoque Grigorovitch, qu'il comptait parmi ses proches, à l'époque de son départ du Bolchoï et dans les années qui suivirent :
« La Russie a enterré Svetlanov, elle a perdu Rojdestvenski, Rostropovitch, Grigorovitch ; ils ont eu pour successeurs, à de rares exceptions près, des artistes de troisième ordre. On continue de reprocher à Grig de répéter tout ce qu'il a déjà fait, de ne rien monter de nouveau ; et lorsqu'il a voulu monter trois ballets nouveaux sur la musique de Chostakovitch au Bolchoï, la direction a hésité, et il a aussitôt accepté l'offre de partir pour Paris, à l'Opéra, où il commencera à l'automne 2003 à mettre en scène son génial « Ivan le Terrible ». Pourquoi peut-on inviter Roland Petit avec ses anciennes productions, mais non reprendre sur la scène du Bolchoï « L'Âge d'or » ou « Ivan le Terrible » ? À cette question, la direction du Bolchoï serait bien incapable de répondre.
J'observe la vie de Grigorovitch et de son épouse, l'éminente danseuse Natalia Bessmertnova, qui fut première danseuse du Bolchoï pendant près de trente ans, et j'admire leur art de vivre leur propre vie, loin de l'agitation, loin de la « bande » des gens en vue, à part, selon leurs propres règles et leurs propres lois. Grigorovitch n'a jamais dit un seul mot désobligeant ni de Maïa Plissetskaïa, qui a consacré dans son livre un chapitre plein d'outrages à son endroit, ni de Vassiliev, ni de Maximova, ni de ceux qui se sont permis de passer les bornes de la bienséance. Il sait fort bien qu'aucun d'eux, ni Vassiliev, ni Lavrovski, ni Godounov, ni Vladimirov, n'aurait jamais accompli ce qu'il a accompli sans lui. Et Maris Liepa a dansé son grand rôle de Crassus dans « Spartacus », conçu par Grigorovitch ; et Natalia Bessmertnova a dansé Anastasia dans « Ivan le Terrible », et Chirine dans « La Légende de l'amour », des chefs-d'œuvre absolus ; et Iouri Vladimirov s'est révélé un grand artiste dans « Ivan le Terrible ». Et tout cela, Grigorovitch l'a imaginé par la force de son grand don. Ses ballets demeurent contemporains : il faut seulement distinguer la modernité de l'actualité brûlante, l'esprit novateur de ces nouveautés qui, dix ans plus tard, paraissent démodées.
Iouri Nikolaïevitch sait être sombre, misanthrope ; on dit qu'il subissait fortement l'influence de ceux qui l'entouraient ; mais aigri, je ne l'ai jamais vu ; explosif, oui ; méchant, non. »