Correspondance entre Chtchoukine et Matisse sur « La Danse » et « La Musique » pour un escalier
Les Russes achetaient tant de Matisse que admirateurs et amis lui demandaient si bientôt ses toiles ne se verraient plus qu'à Moscou.
Chtchoukine commanda La Danse sous la forme d'un grand panneau destiné à la cage d'escalier, avec une seconde grande toile, La Musique. Entre le commanditaire et l'exécutant s'engagea une touchante correspondance : le mécène, ayant vu les esquisses à l'aquarelle, priait Matisse, avec mille précautions, d'être prudent avec le nu, qu'il ne pourrait exposer aux regards de tous, sauf à se contenter de petites figures dans une pièce privée. La faute en incombait à deux fillettes qui grandissaient dans la maison ; la Russie, expliquait-il, est au fond un pays d'Orient, et en Orient on ne montre pas pareilles choses aux enfants ; quant à la société moscovite, elle lui rappelait l'Italie du XVIIe siècle, où le nu était proscrit. Pourtant, une fois qu'il eut sous les yeux une esquisse plus haute en couleur, Chtchoukine ne put plus résister à l'attrait de La Danse et pria le peintre de peindre tout comme il l'entendait.
Mais la toile devait essuyer un accueil glacial, et même le public parisien y alla littéralement de ses crachats ; Chtchoukine renia de nouveau le tableau. Quelques jours plus tard, cependant, il écrivait déjà à Matisse pour lui avouer son amour de La Danse et de La Musique