mardi, 6 octobre 2026

Pour être juste, rappelons que le mythe des villages Potemkine connut d'emblée une belle popularité en Occident, dès le légendaire voyage de Catherine II en Tauride, lorsqu'un pamphlet sur Potemkine-Tavritchevski parut en Europe, où il…

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D'autres sources font état de villages Potemkine, mais les fameux villages de contreplaqué peint n'abusaient nullement Catherine : c'était la pratique ordinaire de l'embellissement du parcours du monarque, tout comme l'édification de somptueux pavillons de halte pour la tsarine de Russie.

Rappelons d'abord que Catherine partit pour la Tauride par la Biélorussie, en plein hiver, en janvier 1787. L'un des buts du voyage était d'inspecter une ville nouvelle, bâtie en un temps record, Iekaterinoslav, plus tard Novorossiisk, puis, à l'époque soviétique, Dniepropetrovsk, à laquelle on promettait le rang de troisième capitale. Et c'est après Iekaterinoslav que devait être visitée la Crimée, tout récemment annexée.

Tout ce voyage revêtit un caractère bien plus fastueux que n'importe lequel de ses déplacements précédents, qu'il s'agisse de l'escapade « à la datcha » de 1767 à Kazan, sur 25 navires voguant sur la Volga avec une suite de deux mille personnes, de la navigation sur le lac Ladoga en 1765 ou du voyage à Rostov et à Iaroslavl en 1763. La visite en Tauride coûta au Trésor plus de dix millions de roubles et Potemkine la prépara trois ans durant : il fit mener les travaux de construction et d'aménagement tout le long de la route, en nommant des gouverneurs responsables. Est-ce que, de nos jours, on ne procède pas de même, hein ?

Pour la Tauride, Catherine voyageait dans un véritable convoi de 14 carrosses et de 164 traîneaux. La souveraine prenait place dans un carrosse de huit pièces, tiré par 30 chevaux. Tout au long du trajet du convoi, la route impériale était éclairée au crépuscule par d'immenses bûchers d'arbres abattus, dressés de part et d'autre du chemin. Jusqu'à Kiev, le cortège très haut fit 76 haltes ; à chacune de ces stations, on avait bâti de véritables palais et des galeries, avec des tables abondamment garnies pour le repos et la subsistance. On érigea en outre le long de la route des constructions de plaisance : colonnades, arcs, passages, portes de toutes sortes, et même une bourgade nommée Alechine, où l'on amena tout exprès des paysans qui devaient accueillir Catherine, alignés au bord du chemin en vêtements propres, et qui parfois y mouraient de froid.

En avril, la voie terrestre fit place à la voie d'eau : pour descendre le Dniepr, Catherine et sa suite furent portées par 80 bateaux montés par 3000 matelots, avec en tête sept immenses galères pavoisées. Sur les rives, les cosaques donnaient des spectacles. Et, comme auparavant, le long du parcours s'élevaient des ornements, décors peints en tout genre. À Kaniv, les voyageurs furent salués par le tir de cent mille fusées. À Krementchouk, Catherine eut droit à une parade de 45 escadrons de cavalerie.

Bien entendu, tout ce qui se passait était perçu à l'identique par l'impératrice, par ses proches, par les hôtes étrangers, ambassadeurs et aristocrates qu'elle voulait impressionner, tout comme nous le percevons nous-mêmes à la lecture d'un rapide récit du voyage. Et pour l'époque, a fortiori pour la Russie, une telle ampleur et un tel accompagnement relevaient de l'usage courant. Quant aux villages Potemkine proprement dits, on peut difficilement se figurer Catherine la Grande assez sotte pour croire que des pavillons baroques, surgis au bord de sa route au milieu des neiges, se trouvaient là d'eux-mêmes : non, dans son esprit, c'était un rituel tout à fait naturel pour la recevoir.

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