L'amour du peuple pour Skobelev, sa disgrâce sous Alexandre III et ses vues sur l'armée
De son vivant, on appelait Skobelev le général blanc, pour son goût des uniformes blancs et des chevaux blancs ; sur la couronne envoyée par l'Académie de l'état-major général à ses obsèques, on pouvait lire : « Au héros Skobelev, chef de guerre, égal de Souvorov ». De fait, depuis Souvorov, aucun chef de guerre n'avait joui d'un tel amour du peuple.
À bien des égards, cette popularité lui rendit un fort mauvais service. Couronné de triomphes militaires, doté de qualités personnelles irréprochables, vénéré des soldats, il jouissait de la confiance sans bornes d'Alexandre II. Il rejoignit très vite le cercle des mal-aimés d'Alexandre III, soi-disant en raison de l'influence politique intérieure qu'il se proposait d'employer pour contraindre le tsar aux réformes, à la limitation de l'autocratie.
En voici un exemple : « Les réformes de l'empereur Alexandre II, de bienheureuse mémoire, ont fait du soldat un citoyen dans notre armée. Tout pas sur le chemin du retour à l'ancien sera dressé contre le principe même du respect de la personne. C'est précisément ce principe qui constitue la force principale de notre armée moderne, car il protège la masse des soldats de l'arbitraire… Les anciens ordres dans l'armée étaient terribles, car du haut en bas régnait l'arbitraire au lieu de la loi, qui pesait trop lourdement, principalement sur les soldats. »
Dans les propos et les lettres de Skobelev, on remarque son rejet de la bureaucratie et son désir d'établir une sorte de justice soldatesque. Après sa victoire éclatante dans la campagne d'Akhal-Téké, il nourrit cet espoir : « Nous en tirerons d'indéniables avantages, si nous savons conserver intact ce prestige guerrier, chèrement acquis et désormais incontestable, et si, en introduisant ensuite nos règlements, nous ne mettons pas toute l'affaire sur le pied du tchinovnik, comme partout, au sens négatif le plus large de ce mot. »