Pendant qu'en Russie on referme timidement les discussions sur le transfert du corps si éprouvé de Lénine hors de la place Rouge, et qu'on ignore presque le démontage de la nécropole du couvent de Novodievitchi, en France, la question des tombes célèbres
On propose au président une pétition demandant l'inhumation au Panthéon national ; elle a déjà été signée par 10 anciens ministres de la Culture et par de simples figures marquantes de l'intelligentsia. Il s'agit de deux poètes majeurs du XIXe siècle, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine.
La liaison de Rimbaud et de Verlaine fut éclatante, tendue, et continue de faire discuter. En leur temps, les poètes ont souffert de l'homophobie, ils ont été harcelés et même poursuivis, si l'on peut rattacher à cela les dix-huit mois de prison que Verlaine écopa après avoir tenté de tirer sur Rimbaud en 1873.
Vous pouvez d'ailleurs regarder le film de 1995 « Rimbaud Verlaine » (titre original : « Total Eclipse »), avec un DiCaprio au visage angélique dans le rôle du jeune Arthur Rimbaud et un Verlaine peu sympathique, interprété par David Thewlis, que vous connaissez sans doute pour son rôle de Remus Lupin dans « Harry Potter ». On y montre justement les traits caractéristiques de cette relation. Par exemple, la manière dont Verlaine éteignait ses cigarettes sur sa femme, lui mettait le feu aux cheveux, menaçait de la gifler, se querellait avec sa belle-mère et, de façon générale, était une canaille peu commune.
De fait, les initiateurs du transfert des tombes font valoir que l'entrée de ces noms au Panthéon serait non seulement juste du point de vue de l'histoire et de la littérature, mais aussi tout simplement d'actualité dans les conditions présentes, ajoutant qu'il n'est pas convenable que de si grands hommes reposent si loin du centre de Paris. Autrement dit, du pur opportunisme.
Il n'y a là aucune justice historique : à parler d'histoire, on admet au Panthéon les noms qui ont fait la gloire de la France dans le monde, et je doute fort que beaucoup d'entre vous soient capables de réciter par cœur quoi que ce soit de Verlaine ou de Rimbaud. Il est vrai que « Le Bateau ivre » de Rimbaud a été maintes fois édité en URSS et que l'on aimait à le traduire : on l'a tant traduit, à vrai dire, qu'avec ses traducteurs on pourrait remplir un navire entier. Du point de vue de la justice littéraire, on peut en discuter, mais dans l'ensemble ces deux-là sont bel et bien de bons poètes de leur époque, et ils pourraient représenter la corporation des poètes dans ce cimetière. Surtout si l'on considère que, sur les 75 personnes reposant au Panthéon, la majorité sont des politiques, des militaires et des savants, et que la littérature y est représentée par Voltaire, Rousseau, Dumas, Hugo et Malraux ; or, de ces derniers, Voltaire s'est un peu occupé de poésie, et Hugo beaucoup plus, lui qui y est entré, tout de même, davantage pour des motifs politiques.
Mais c'est l'argument de l'actualité qui trahit la véritable motivation : en somme, cette discussion n'a été lancée que parce qu'ils étaient homosexuels. Ne trouvez-vous pas étrange cette tentative d'y faire entrer précisément les deux ensemble ? Les auteurs de la pétition tiennent pour seule solution légitime le transfert des deux poètes, et d'eux seuls, dans la principale sépulture des grands hommes de France.
Si vous connaissez les opinions qu'ils professaient de leur vivant, ils ne prétendaient ni à l'élitisme ni même au patriotisme, se rebellant par tous les moyens et se tenant à l'écart de la culture de masse de leur temps, des valeurs de la société d'alors et des rituels sociaux universellement reconnus. Aussi auraient-ils fort bien pu juger inacceptable leur inhumation au Panthéon ; Rimbaud, lui, se moquait franchement du Panthéon. Il s'ensuit que les politicards d'aujourd'hui se servent tout simplement de deux défunts pour leurs manœuvres.
Mais ce qui ne me convient pas du tout, c'est la proposition de transférer Rimbaud et Verlaine précisément dans le contexte du fait qu'ils ont formé un couple pendant un temps. Si, dans la vie, ils ont partagé un lit, et cela, soit dit en passant, n'a pas trouvé de reflet sérieux ni essentiel dans leur œuvre, pourquoi faudrait-il les enterrer à présent dans les bras l'un de l'autre ? Et si la question est simplement qu'il faut deux poètes au Panthéon, prenez Rimbaud et Éluard, leurs œuvres ont bien plus de points communs. Mieux encore : enterrons donc au Panthéon Baudelaire, qui fut manifestement un phénomène plus éclatant de la poésie mondiale que tous ceux que j'ai cités.