jeudi, 5 novembre 2026

Leonid Andreïev dans « Deux lettres » : l'envie d'enfant des pains d'épices et le bonheur venu trop tard

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Leonid Andreïev dans « Deux lettres » : l'envie d'enfant des pains d'épices et le bonheur venu trop tard
Quand j'étais un garçon de sept ou huit ans, j'aimais à la passion les petits pains d'épice à la menthe, bon marché, que l'on vendait dans notre rue perdue, dans une minuscule échoppe ; on les appelait, je ne sais trop pourquoi, des « jamki », et pour une kopeck on en donnait deux. Et je ne sais pas pourquoi je n'avais jamais assez de kopecks pour m'en rassasier : mes parents n'étaient pas pauvres à l'époque, et je ne manquais de rien d'autre, mais pour les jamki, l'argent me manquait toujours. Bien sûr, c'était une petite folie, une manie d'enfant. Mais je me souviens de mes rêves de jamki et de ma noire envie envers ceux qui en mangeaient ; je me souviens de leur goût et de leur aspect extraordinaires, de cette mince croûte calcaire qui se brisait mollement sous les doigts, je me souviens de ma langueur pour un million de jamki, pour une montagne entière de pains d'épice ! Sans doute en ai-je mangé beaucoup, mais j'en voulais encore plus, toujours plus ; et aujourd'hui encore, après de longues dizaines d'années, ma faim est restée inassouvie. Vous comprenez cela ? Je peux acheter ce million de jamki, et il m'arrive en effet d'en acheter une livre ou deux, et c'est la domesticité qui les mange : ceux-là, je n'en ai que faire, ceux-là me sont étrangers, et leur goût ne m'est pas familier. C'est venu, mais trop tard. Tout vient trop tard, et mes chers jamki n'étaient que la sonnette annonçant le début de ce stupide spectacle.

Léonid Andreïev, nouvelle « Deux lettres ». Au fond, sur le fait que tout, en ce monde, arrive trop tard.

Illustration : photographie d'Henri Cartier-Bresson, 1933, « Valence, Espagne »

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