Poème de Pavel Antokolski sur Velázquez et le portrait de l’infante
L'artiste était ardent, affable, pur, intelligent.
Il savait que l'enfant rose et timide
Était depuis longtemps sec et jaune, tel un citron pressé ;
Que dans le pouls de ces veines coulent les songes de maints enterrés ;
Que ce ne sont pas les dentelles du Brabant qui sont sans prix,
Mais que, assurément, dans aucune Bologne ni aucune Sorbonne
On ne saurait compter les morts dont vit
Celle de dix ans.
Devant lui couvait un débris
De famille harcelée. Bâtarde d'une divinité.
Sainte-nitouche. Gourmande. Passion des nains sans sexe
Et fléau des confesseurs. Il voyait en elle le bilan
De l'histoire du pays. Devant lui s'agitait le rideau
D'une âme sans vie. Son palais était vide.
Les duègnes allaient en troupeau, comme des brebis. Et se mirèrent
Dans le portrait comme dans un miroir. Il entendit un torrent
De phrases alambiquées. Le mot « charme » se noyait
Sous un long titre de douze degrés.
Chez le roi, son père, la mâchoire pendait.
Montrant les dents, la bouche noire, plus pâle encore,
Il grinça : « En bas on vous donnera à manger, Velázquez. »
Et celui-ci, après s'être incliné, s'en alla rêver d'elle.
Ses jours et ses années volaient dans une danse infernale.
Il y eut tout. L'or. L'oubli. L'ivresse
D'un labeur sans sommeil. L'âme de l'artiste
Ne se divulgue pas. Elle était elle-même.
Elle trouvait la jeunesse trop courte. Mais vite elle vieillira.
Elle trouvait trop courte la clairvoyance. Et pourtant elle deviendra aveugle.
Puis les siècles passèrent. Un. Un autre. Et un troisième.
Et regarde au-delà des yeux, comme il le lui ordonna,
L'infante-fillette sur le portrait maussade.
Devant elle, un Louvre désert. Une salle de musée chenue.
Le lustre du parquet. Et le silence, comme aux jours de l'Escurial.
Et il est clair pour la fillette, à tous les yeux humains,
Que depuis lors elle n'a rien perdu :
Ni nains, ni royaumes, ni poupées, ni saints ;
Que le monde entier est fait des mêmes matériaux
Qui lui ont été donnés de toute éternité. Un monde de reflets dorés,
Aux crans de sculptures, à la ressemblance d'un tintement quelque part
Sur une pendule de bronze. Et de nouveau le tintement s'est tu.
Et vêtue sans pitié de la même soie pesante,
Sans cervelle comme une idole, indiscutable comme l'herbe
Dans les fossés des cimetières, plus vieille que son père et son grand-père,
La fillette rit. Forte d'être morte.
Traduction littérale
Pavel Antokolski, « À propos de Velázquez »