Le nom de la cantatrice italienne d'origine russe Nadejda Vassilievna Boulytchova (1858-1921) restera inscrit en lettres d'or dans l'histoire mondiale de la lutte pour l'abolition de l'esclavage
Le 10 août 1886, la prima donna russe Nadine Boulytchova chantait le rôle de l'esclave éthiopienne Aïda dans l'opéra homonyme de Giuseppe Verdi, sur la scène du théâtre de Rio de Janeiro, devant une salle comble où se trouvaient l'empereur du Brésil et sa famille, l'aristocratie, les politiques et les diplomates. C'était le dernier concert d'une saison éblouissante, la soirée à bénéfice de la cantatrice russe, consacrée à son incomparable succès sur les scènes d'Amérique du Sud.
Boulytchova s'avança sur scène au milieu des ovations finales et les interrompit en s'excusant auprès des spectateurs de les distraire de la musique pour laquelle ils étaient venus, puis prononça un vibrant discours contre l'esclavage et fit signe à l'orchestre. La musique retentit, et des esclaves commencèrent à surgir des coulisses. Nadine s'approchait de chacune d'elles, la serrait dans ses bras, l'embrassait et lui remettait les documents attestant son affranchissement.
Dans la salle, les gens bondissaient de leurs sièges, applaudissaient sans fin, sanglotaient, criaient, jetaient des fleurs sur la scène et offraient des bijoux, des diadèmes de brillants et des souvenirs.
Avant même le début de ses représentations, Nadejda Boulytchova avait posé aux organisateurs une condition : que ses cachets servent à acheter des esclaves. Elle avait aussi prié que l'on fasse savoir à ses admirateurs qu'elle souhaitait recevoir de l'argent plutôt que des cadeaux de valeur. Les bijoux qu'on lui offrait après les représentations, elle demandait également qu'on les vende. Avec toute la somme ainsi recueillie, on acheta des esclaves pour Boulytchova, et tous obtinrent la liberté le jour où s'achevait sa tournée au Brésil.
Les journaux de tout le pays chantèrent la noblesse angélique de la cantatrice russe, la générosité de son cœur : « Lorsqu'elle serrait les esclaves dans ses bras, nous avons vu qu'elle était notre sœur, une âme parente, compatissante et frémissante. Ce n'est pas une chanteuse russe, c'est la statue même de la Fraternité, qui montre que tous les peuples ont les mêmes malheurs et la même grandeur. ... Les étendues sans bornes de la patrie de Nadine Boulytchova lui ont appris que seule la liberté est grande. ... C'est dans la solidarité du malheur que les âmes se lient pour toujours. »
Au cinéma, Boulytchova a été incarnée par Elizabeth Taylor. Dans le film de 1988 Le Jeune Toscanini, Franco Zeffirelli a présenté Boulytchova en beauté capricieuse, maîtresse de l'empereur Pierre II, ce que ni les témoignages des contemporains ne confirment ni ne démentent. Mais l'effet produit sur l'opinion par ce geste d'artiste, affranchir des esclaves sur scène même, devant la famille régnante, les courtisans, le grand monde et les acteurs les plus actifs de la vie culturelle, est rendu avec beaucoup de justesse. De fait, peu après, au Brésil, sur décret de l'empereur, on commença à préparer une législation pour l'affranchissement des esclaves. Certes, Boulytchova n'était ni la seule ni la principale combattante de l'esclavage, mais son acte en fut le point culminant, un appel retentissant et plein de poids adressé à la société tout entière, une condamnation éloquente de l'esclavage.


