vendredi, 2 octobre 2026 · Almaty

Je suis Kiévien

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Je suis Kiévien. Et Tchernobyl est entré dans ma vie à l'instant même où il a eu lieu, le 26 avril. Plus exactement, le matin du 27. Comme toujours, j'allais au travail en métro. Je me souviens encore du nom de la station, « Arsenalnaïa », où j'ai retrouvé un camarade, opérateur au studio pour lequel je travaillais. Il me dit : « Écoute, tu sais ce qui s'est passé à Tchernobyl ? On a envoyé là-bas tous les autobus de la rive gauche, il est manifestement arrivé quelque chose. » Nous ne pouvions même pas imaginer ce qu'il en était en réalité.

À cette époque, j'habitais en face de l'immeuble, très en vogue alors, réservé aux fonctionnaires du Comité central du Komsomol d'Ukraine. Ma mère vivait dans un appartement situé à un autre étage, et dans la nuit du 28 avril, elle a déboulé chez moi à cinq heures et demie du matin : « Il me semble qu'il est arrivé quelque chose de grave. Je me suis réveillée en pleine nuit à cause d'un bruit, je suis sortie sur le balcon et j'ai vu, dans la maison où logent les komsomols, des gens qui chargeaient bagages et enfants, en essayant de ne pas faire de bruit, et qui s'en allaient. » Mon fils n'avait que quelques mois, et nous avons décidé d'envoyer la famille chez des parents à Odessa. Je suis allé (le détail est important) au guichet d'« Aeroflot », où il n'y avait pas un seul client. Pourquoi est-ce important ? Parce que, tout juste un jour plus tard, on y retrouvait déjà l'« année 41 » : bousculade et foules. Dans l'avion, outre ma femme et son enfant, il y avait une vingtaine d'autres femmes avec de jeunes enfants, qui échangeaient entre elles des regards entendus, mais personne ne savait rien de précis.

Un jour plus tard, les rumeurs avaient gagné toute la ville. Il s'était passé quelque chose : une explosion, une catastrophe atomique ? Toutes sortes de recettes contre la radiation se sont mises à circuler : dessiner un quadrillage d'iode sur la poitrine, et autres. On pensait aussi, à l'époque, que le vin rouge était très bénéfique, qu'il « lavait » le strontium. Et tout le monde s'est mis à boire du vin rouge à grands traits, avec, en somme, « l'autorisation » du ministère de la Santé. Mais, sérieusement, les gens essayaient de partir. Ils partaient n'importe où, tout était déjà clair pour chacun. Pourtant, aucun membre du gouvernement ne faisait de déclaration officielle, et les gens ne savaient pas ce qui se passait réellement. Gorbatchev n'a pris la parole que le 18e jour après l'explosion de la centrale, le 13 mai. Et pendant ce temps, le 1er mai, le défilé a eu lieu à Kiev, et les 5 et 6 mai, la « Course de la Paix » à vélo.

Tout cela est resté gravé dans ma mémoire jusqu'aux moindres détails. Et au tout début de mai, le studio m'a envoyé filmer à la centrale ; j'étais fou de joie, car c'est pour de tels moments que nous travaillons, nous autres documentaristes. Je me souviens qu'à mesure qu'on approchait de Tchernobyl, les barrières, les postes de contrôle, une quantité de matériel démentielle se succédaient sans fin.

Pendant les trois années suivantes, j'y suis retourné sans cesse, nous tournions des séquences pour des films documentaires. Mais je n'ai jamais réalisé à l'époque de grand film sur l'accident, et la gestalt psychologique est restée ouverte.

Il me semble que ce fut le dernier clou dans le cercueil de l'Union soviétique. Car l'Ukraine s'est alors terriblement raidie : elle n'a pas pardonné ces 18 jours de silence et a jugé les actions de Gorbatchev extrêmement négativement. De ce fait, les sentiments centrifuges se sont renforcés en Ukraine ; ils n'étaient en réalité guère répandus dans la société avant l'accident, et c'est après qu'ils se sont mis à croître activement. Pour les écrivains ukrainiens, même ceux issus de la littérature du parti communiste, le thème principal est devenu la catastrophe de Tchernobyl. Et les premiers hérauts de la perestroïka nationale furent précisément des écrivains ukrainiens liés, d'une manière ou d'une autre, à Tchernobyl.

La deuxième conséquence importante : beaucoup de jeunes gens actifs et bien instruits ont compris qu'il fallait partir quelque part, que rester était dangereux. De ma vaste compagnie de 50 personnes, où il y avait des cinéastes, des scientifiques, des créatifs, il n'est resté à Kiev pas un seul individu, tous sont partis.

Et naturellement, les plus grandes conséquences ont touché la santé. Les maladies précoces, on les mettait aussitôt sur le compte de Tchernobyl. Dans ma famille, il n'y avait pas de cancer, mais ma mère en est morte jeune, et son mari peu après. Et moi, bien sûr, je pense que tout cela vient de Tchernobyl. Comme beaucoup d'autres Kiéviens. Puis il s'est avéré que la mortalité infantile par cancer est la plus élevée du monde à Kiev. Bref, on pourrait poursuivre longtemps cette énumération.

Alexandre Rodnianski dans une interview à Forbes Life

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