La datcha-colombier, ou simplement la datcha derrière le monastère Donskoï : l'un des édifices les plus singuliers et les plus énigmatiques de la vieille Moscou
La datcha-colombier, ou simplement la datcha derrière le monastère Donskoï, est l'un des édifices les plus singuliers et les plus énigmatiques de la vieille Moscou. On en sait beaucoup, mais on en a tout autant inventé, comme il arrive souvent, sous la plume des guides municipaux et des simples amateurs de sensations historiques. C'est ainsi que, par la faute d'une légende erronée, on attribue la datcha au comte Orloff et l'on écrit que le bâtiment fut construit en 1780 sur un projet de Kazakov. Mais de grâce, retenez-le : nous n'avons pas l'ombre d'une raison d'appeler la datcha-colombier du quartier Donskoï « datcha Orloff », comme on le fait si souvent pour faire de l'effet.
Le bâtiment abrite aujourd'hui un restaurant qui introduit sans détour de fausses informations dans l'histoire du lieu, en imprimant sur ses documents le nom du comte Orloff et l'année 1780. Fait notable, Wikipédia fait écho à cette imposture historique, en indiquant elle aussi la date de construction de 1780 et le nom de Matveï Kazakov.
Bien plus, même le registre du Moskomnasledie (le comité du patrimoine de Moscou) inscrit la datcha sous une dénomination erronée et fantaisiste.
Il n'existe pas un seul témoignage véridique qui relie cette datcha au nom d'Orloff. Mais les gens aiment les contes, vous savez, comme ces histoires de quartiers entiers bâtis par des prisonniers de guerre allemands.
Autour de l'édifice, on fabrique des légendes sur les francs-maçons qui s'y seraient nichés et sur les souterrains par lesquels ils auraient gagné leurs assemblées secrètes. Il n'existe aucune information officielle sur des organisations maçonniques dans cette partie de Moscou. Quant aux souterrains, deux d'entre eux ont bel et bien été découverts lors des travaux de restauration des années 1990, mais leur destination n'est pas tout à fait claire : il pouvait s'agir d'installations techniques de l'une des fabriques qui se trouvaient là, de galeries hydrotechniques liées à un projet inabouti de canal vers la Moscova, ou d'un ouvrage d'adduction et d'évacuation des eaux, tout autant que d'un passage dérobé. Mais on peut affirmer avec certitude une chose : s'il y eut ici quelque chose de secret, ce furent des assemblées de vieux-croyants et un oratoire de vieux-croyants, ce que documentent, et confirment, deux familles de vieux-croyants qui possédaient le domaine à la fin du XIXe siècle.
Que sait-on encore de l'édifice voisin du monastère Donskoï et du jardin Neskoutchny ? La première représentation date de 1832 : c'est un dessin du plan et de la façade, intitulé précisément « Datcha derrière le monastère Donskoï ». Sans la moindre mention d'un quelconque Orloff. Le terrain sur lequel se dresse cette demeure originale appartint dès la fin du XVIIIe siècle aux familles de marchands Milioutine, puis Strekalov, au prince Aladine, aux Sokolov, aux Medyntsev, à Simonov, aux marchands Melnikov et aux marchands Mikhaïlov. Le nom d'Orloff surgit ici à cause d'une propriété voisine, le bois d'Orlov près de la route de Kalouga, poussé sur un terrain laissé à l'abandon appartenant au capitaine de cavalerie Konstantin Orlov, sans aucun lien de parenté avec les comtes du même nom. Quant au comte Orloff, il possédait le domaine de Neskoutchnoïe, dont la datcha ne relève pas : elle se trouve simplement non loin de là.
Le secteur même où se dressent aujourd'hui le centre commercial Gagarinski, l'avenue Leninski et le Troisième périphérique était à la jonction de plusieurs datchas : celle d'Ivan Beketov, celle du marchand Piotr Beketov, celle de Solovov et celle de Simonov, dont il est précisément question dans la présente note.
Si l'on tient à associer un nom à ce beau bâtiment hors du commun, ce pourrait être celui de Milioutine, du temps duquel la terre de la datcha abritait une briqueterie, jusque vers 1805 environ, ou encore celui des Strekalov ou des Aladine-Tcherkasski, sous l'un desquels fut selon toute vraisemblance élevé le pavillon à « colombier » qui nous occupe.



