Que peut-on dire, en somme, de l'ensemble des œuvres de Tourgueniev ?
Que peut-on dire, en somme, de l'ensemble des œuvres de Tourgueniev ? Qu'après les avoir lues, on respire aisément, on croit aisément, on sent une tiédeur au cœur ? Qu'on perçoit distinctement son niveau moral s'élever, qu'on bénit en pensée l'auteur et qu'on l'aime ? Mais ce ne seront là que des lieux communs, et pourtant c'est bien cette impression-là que laissent ces images transparentes, comme tissées d'air, ce commencement d'amour et de lumière qui jaillit en source vive de chaque ligne et qui, malgré tout, se perd dans l'espace vide. Mais pour énoncer décemment même ces lieux communs, il faudrait être soi-même poète et verser dans le lyrisme. Les héros de Tourgueniev n'achèvent pas leur ouvrage : ils s'évanouissent dans l'air. Le critique ne saurait les saisir, car on ne peut les tenir en main, comme les héros de Pissemski. Aussi, bien qu'on ait beaucoup écrit sur Tourgueniev, ce n'est pas sur lui directement, mais seulement à son propos. On peut écrire force sottises sur l'homme superflu, comme l'a fait Stervan Doudychkine, on peut toucher au Russe au rendez-vous, mais sur Tourgueniev lui-même il est impossible d'écrire. Ses écrits, on peut les caractériser par ses propres paroles, celles qui concluent son roman : on ne peut que les indiquer et passer son chemin. Il y a longtemps que je n'avais été si bouleversé, mais par quoi au juste, je ne saurais me l'expliquer. Je pense que ce n'est ni par ceci, ni par cela, ni par autre chose, mais par l'ordonnance générale du roman. Bien sûr, cela ne saurait guère placer Tourgueniev très haut comme artiste (quoique Varvara Pavlovna soit une création charmante, même du point de vue artistique, mais elle gâche en même temps l'ordonnance générale du roman), mais il n'y prétend sans doute pas lui-même. Chez nous, en Russie, le temps des artistes n'est pas encore venu. Pissemski a beau polir ses petits pantins, il ne parvient pas à leur insuffler un souffle de vie. Nos artistes sentent la chicane et le séminaire ; tout chez eux sort charnu et épais, ils n'arrivent jamais à dompter la forme. Après Tourgueniev, on éprouve contre ces artistes une sorte de rage.
M. E. Saltykov-Chtchedrine après la lecture du « Nid de gentilhomme », en février 1859, dans une lettre à P. V. Annenkov