The Five » de Hallie Rubenhold revisite l’histoire des victimes de Jack l’Éventreur
L'historienne britannique Hallie Rubenhold vient de publier un livre sur l'anatomie des crimes de Jack l'Éventreur, « The Five: The Untold Lives of the Women Killed by Jack the Ripper ». Le travail est intéressant non seulement du point de vue criminalistique, mais aussi comme étude anthropologique de la manière dont un crime est perçu, et dont les organes d'enquête façonnent la trame des événements en fonction de l'opinion publique et des stéréotypes.
Le livre s'organise autour des histoires des cinq victimes de l'Éventreur : Annie Eliza Chapman, Mary Ann « Polly » Nichols, Elizabeth Stride et Catherine « Kate » Eddowes, tuées en septembre 1888. On les désigne d'ordinaire comme les « cinq canoniques », ce qui suppose que le tueur en série eut d'autres victimes, dont les noms et les circonstances de la mort demeurèrent inconnus de l'enquête, et dont le lien avec Jack n'est pas prouvé.
Rubenhold attire l'attention sur des détails biographiques des victimes que l'on croyait connus de tous : c'étaient des femmes seules, d'une quarantaine d'années, qui avaient connu le divorce, les violences conjugales, la misère, des travaux humiliants et l'alcoolisme. Trois d'entre elles s'étaient retrouvées sans abri et ne pouvaient s'offrir même une pension de nuit.
Toutes les cinq furent qualifiées de prostituées par l'enquête, qui voyait en Jack leur client. L'autrice se demande pourquoi. La logique ordinaire de l'époque y répond : si elle n'est pas prostituée, que peut bien faire, la nuit, dans la rue, une femme seule issue de la classe ouvrière ? Il est vrai que deux d'entre elles avaient effectivement travaillé dans l'industrie du sexe. Pourtant, aucune pièce des dossiers n'indique la possibilité d'un contact sexuel de l'Éventreur avec ses victimes. Autrement dit, il n'est nullement prouvé qu'il les ait tuées pour des motifs sexuels, qu'il ait eu des relations avec elles ou qu'il les ait violées.
Qu'est-ce donc qui frappe l'autrice de cette étude peu conventionnelle ? À son avis, toutes ces femmes ont une chose en commun : elles ont été tuées en position allongée. S'appuyant sur les descriptions des lieux des crimes et des corps, Hallie Rubenhold conclut que Jack l'Éventreur tuait des femmes endormies : on n'a relevé aucune trace de lutte ni de résistance, et personne n'a entendu de cris ni de bruit pendant les meurtres.
Une observation intéressante : quatre victimes ont été retrouvées aux endroits où dormaient habituellement les sans-abri, et, sur le lieu du meurtre d'Annie Chapman, un sans-abri est venu passer la nuit dès le lendemain. Oui, quatre des victimes s'étaient retrouvées dans la rue à cause d'une extrême pauvreté ; elles étaient sans défense avant tout parce qu'elles dormaient ; vraisemblablement, elles n'avaient jamais rencontré leur meurtrier et ne le connaissaient pas ; il les avait trouvées parce qu'elles gisaient seules à la belle étoile, dans un seul et même quartier de Londres.
Rubenhold reprend l'opinion de sa consœur Rebecca Frost, qui a elle aussi écrit sur la psychologie des meurtres de l'Éventreur : la supposition selon laquelle ces femmes étaient des prostituées était dictée par l'opinion publique et, en grande partie, par une attente de la société. Qu'elles aient été ou non des travailleuses du sexe ne change rien au caractère tragique de ces meurtres, mais la société trouvait plus agréable de les croire prostituées, et les représentations stéréotypées de telles femmes rendaient plus supportable la nature même du crime.
Pis encore, pendant ces meurtres retentissants, les journaux recevaient des lettres demandant pourquoi il faudrait condamner ce meurtrier ou chercher à l'arrêter, puisqu'il ne faisait que nettoyer nos rues.
La conclusion, amère, du livre : le fait d'avoir enjolivé et inventé l'histoire des victimes a dans l'ensemble modifié l'attitude envers le crime et n'a fait que favoriser la marginalisation des femmes assassinées, tandis que les détails de leurs biographies servaient à bâtir la mythologie de Jack l'Éventreur, figure de criminel perfide et même rusé (donc intelligent, voire peut-être intéressant), recourant à des stratagèmes complexes, au lieu de commettre sans aucun dessein ni conscience d'effroyables crimes.