mercredi, 7 octobre 2026

Adile Abbas-oglou se souvient des interrogatoires et de la cellule no 38 du NKVD de Géorgie

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« Tout le long du chemin, une seule et même pensée me tourmentait : pourquoi m'emmenait-on au NKVD de Géorgie, qu'avais-je fait, pourquoi avaient-ils besoin de moi ? Je n'avais pas même dix-neuf ans, je n'occupais aucune fonction, je n'avais tenu aucune conversation dangereuse.

On me poussa dans la cellule numéro 38, et la porte claqua derrière moi dans un fracas. Depuis deux lits de planches, deux femmes me regardaient d'un air scrutateur. Un troisième lit m'attendait. J'appris plus tard que mes deux compagnes de cellule étaient emprisonnées depuis plus de deux ans et avaient subi des tourments physiques et moraux inimaginables. Pourtant, c'étaient toujours de belles femmes. L'une s'appelait Tina Ramichvili ; elle était l'épouse d'un personnage influent, déclaré « ennemi du peuple ».

Mon autre compagne, Ekaterina Guegetchkori, petite et frêle, les yeux noirs, le visage bon, se trouva être la belle-sœur de l'épouse de Beria. Lorsque je la vis, elle ne s'était pas encore remise de son dernier passage à tabac et pouvait à peine bouger. Katia racontait que son mari avait obtenu l'autorisation de partir pour l'Allemagne avec sa famille afin de soigner leur fille, et que, par trois fois, ils avaient emmené la petite dans une station thermale célèbre. En 1937, on les accusa d'espionnage et on les arrêta. C'est ainsi que Katia échoua dans la cellule n° 38, tandis que Nikolaï Guegetchkori fut, je crois, fusillé. La pauvre Katia, en me regardant, pensait souvent à sa fille, qui n'avait que deux ans de moins que moi. Il lui arrivait de me serrer contre sa poitrine, de pleurer, et de jeter des regards vers l'œilleton de la porte, de peur que le gardien ne la voie. C'est elle qui m'apprit à communiquer par coups frappés contre le mur avec les cellules voisines…

La nuit où je franchis pour la première fois le seuil de la cellule n° 38, Ekaterina et Tina me regardaient avec compassion. La porte s'était à peine refermée derrière moi que les questions se mirent à pleuvoir : d'où venais-je, pourquoi m'avait-on arrêtée, quel âge avais-je. Mais, hébétée par ce que j'avais vu et par une nuit sans sommeil, je m'effondrai comme fauchée sur les planches et m'endormis.

J'ai entendu et vu bien des choses dans les cellules et les couloirs du NKVD. Des cris inhumains de tous côtés, des codétenues qui se tordaient de douleur… Parfois, on me menait à l'interrogatoire, et dans le couloir on traînait à ma rencontre des gens incapables de marcher seuls après la torture.

Lors de l'un des premiers interrogatoires, Gourguenidzé me montra un papier :

- Tiens, lis. C'est l'autorisation d'employer contre toi des moyens de contrainte physique. Je peux maintenant t'écorcher vive.

Je me taisais. Alors il m'empoigna par les cheveux (les miens étaient longs, plus bas que la taille), se les enroula autour de la main et se mit à me traîner derrière lui dans le bureau. Je me taisais, bien que la douleur fût très vive. Puis il se mit à commander :

- Debout, assise ! Debout, assise ! Les mains en haut, les mains en bas ! Les mains en haut, les mains en bas ! À genoux ! Relève-toi !

Je devais exécuter ces ordres absurdes jusqu'à l'épuisement complet, jusqu'à ce que mes bras et mes jambes enflent. Mais, pour une raison inconnue, on n'osait pas me frapper ; pourquoi, je l'ignore, je sais seulement que Lilia Tchikovani, qui avait deux ans de plus que moi, n'était pas battue non plus.

En revanche, on se moquait de moi à souhait d'une autre manière. Le plus terrible, c'était quand on battait les autres et qu'on me forçait à regarder leurs souffrances. J'ai vu des femmes battues au nerf de bœuf, des hommes à demi nus torturés et frappés aux endroits les plus sensibles, contraints de courir à quatre pattes. J'ai vu bien des choses dont je ne peux ni ne veux parler. J'oubliais alors où je me trouvais et j'étais prête à me jeter à leur secours, mais d'un seul coup dans le dos les bourreaux me remettaient vite à ma place. Le juge d'instruction menaçait de me traiter de même si je m'entêtais à nier. On me mettait souvent au cachot, situé dans un local semi-enterré : un mètre cinquante sur un mètre cinquante, sol de ciment, un minuscule orifice dans la porte, une lumière blafarde. On y étouffait vite, et je me mettais à me débattre comme une bête en cage. Une fois par jour, on me donnait 200 grammes de pain noir, dur comme pierre, et, deux fois, une tasse d'eau. Dans un coin se trouvait la tinette. On aurait pu suffoquer tant la puanteur était grande.

Mais jamais, pendant les interrogatoires, je n'ai pleuré, jamais je n'ai imploré la pitié de mes tortionnaires. »

« Je ne peux pas oublier », Adilé Abbas-oglou

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