Toute la Russie est un bûcher
Toute la Russie est un bûcher. Une flamme inextinguible
D'un bout à l'autre, de siècle en siècle
Gronde, rugit... Et la pierre se fend.
Et chaque torche est un homme.
N'est-ce pas nous-mêmes, à l'instar de nos ancêtres,
Qui avons mis le feu à la steppe ? Et l'ouragan
L'a attisé, et dans une fumée âcre se noient
Les forêts et les villages des défricheurs.
Ni Serge, ni Optina, ni Sarov
Ne calmeront le bûcher du peuple :
Ils s'en iront, fuyant les incendies,
Au fond des lacs d'argent.
Ainsi la sainte Russie de Kiev,
Livrée au pillage des Tatars,
Quitta la terre, se couvrant du Svetloïar...
Mais du feu je ne me détournerai pas !
Je suis moi-même feu. La révolte est dans ma nature,
Mais il lui faut une chaîne et une limite.
Ce n'est pas la première fois que, rêvant de liberté,
Nous bâtissons une nouvelle prison.
Oui, hors de Moscou, hors de notre chair étouffante,
Hors de la volonté du Pierre de bronze,
Il n'est pas de route pour nous : dans le marécage nous mène
Le jeu diabolique des feux follets.
La sainte Russie est recouverte par la Russie pécheresse,
Et il n'est aucun chemin vers cette cité
Où appelle le carillon d'appel, venu d'ailleurs,
Des églises sous les eaux.
Traduction littérale
Maximilien Volochine, « Kitej », 1919.
Illustration : Ivan Bilibine, La Cité invisible de Kitej