«Toutes les quatre sœurs, nous avons porté le deuil deux ans
« Toutes les quatre sœurs, nous avons porté le deuil deux ans. Aujourd'hui, on ne s'embarrasse guère des convenances, mais de mon temps tout s'observait strictement, et selon le proverbe : « Aime à compter ta parenté et rends-lui l'honneur qui lui est dû », on comptait bel et bien la parenté, et quand l'un des siens mourait, on portait son deuil, plus ou moins longtemps selon la proximité ou l'éloignement du lien, ainsi qu'il était prescrit. Les veuves portaient le deuil trois ans : la première année, rien que de la laine noire et du crêpe ; la deuxième, de la soie noire, et l'on pouvait mettre de la dentelle noire ; la troisième, pour les grandes occasions, on pouvait passer sur sa robe un filet d'argent, et non d'or. On le portait à l'expiration des trois ans, mais les veuves ne quittaient pas la robe noire, surtout les plus âgées. Et l'on n'aurait pas loué une jeune veuve qui se serait hâtée de quitter son deuil.
Pour le père et la mère, on portait le deuil deux ans : la première année, laine et crêpe ; aux grandes fêtes, on pouvait revêtir quelque étoffe de laine sauvage, mais pas trop claire, sans quoi l'on était aussitôt jugée : Une telle n'observe décidément aucune convenance : en grand deuil, et quelle robe claire elle a mise ! »
Les deux premières années, les veuves ne se poudraient ni ne se fardaient ; la troisième année, on pouvait se mettre un peu de rouge, mais le blanc et la poudre n'étaient permis qu'une fois le deuil terminé. Il était aussi interdit de se parfumer, sauf à user d'eau de Cologne, d'eau de lavande et d'eau de la reine de Hongrie… Les gens riches et de haut rang faisaient tendre de noir jusqu'à leurs carrosses, les harnais étaient sans garnitures, et cochers et laquais étaient en noir.
Pour notre mère, nous avons porté le deuil deux ans, tel était le bon plaisir de papa, et pour grand-mère aussi, nous l'aurions peut-être porté plus d'un an, mais je me suis mariée, et nous avons donc tous quitté le deuil.
Lorsqu'un mariage avait lieu dans une famille en grand deuil, on quittait pour un temps la robe noire pour porter du lilas, tenu pour le deuil des fiancées. Je ne me rappelle plus au juste laquelle de nos connaissances se maria étant en deuil, mais tout le trousseau fut fait en lilas, en étoffes et en nuances diverses (le violet dauphin, ainsi nommait-on le lilas le plus foncé, car les dauphins de France ne portaient pas le noir en deuil, mais le violet, le lilas, le girofle, le lilas clair, le gris de lin et autres semblables) », ainsi décrivait au XIXe siècle les usages funéraires du siècle précédent Elizaveta Yankova, qui nous a laissé des mémoires sur la vie de cinq générations d'une famille moscovite.