La Première Victoire d’Hannibal » de Bourdelle à Montauban et l’aigle dans « Salammbô » de Flaubert
À Montauban, en France, se trouve le musée Ingres-Bourdelle, consacré aux deux plus illustres enfants de la ville. Pendant cent cinquante ans, le musée n'a porté que le nom de Jean Auguste Dominique Ingres, dont la collection a constitué le fonds initial ; aujourd'hui, Bourdelle, second enfant du pays à avoir atteint la gloire, s'y voit attribuer un étage tout entier.
Un procédé inhabituel frappe le visiteur : dans l'une des salles, deux versions de la sculpture d'Antoine Bourdelle, « La Première Victoire d'Hannibal », sont placées côte à côte. Hannibal, encore enfant, y tue un aigle.
Tout est clair ! dira peut-être le spectateur : voilà le futur barbare, l'ennemi de Rome, qui s'est déjà distingué dans l'enfance par sa cruauté et ses forfaits.
Il faut préciser que l'épisode de l'aigle tué apparaît dans le roman de Gustave Flaubert, « Salammbô ». La critique n'a pas accueilli cette œuvre d'une seule voix : bien que reconnue comme l'une des créations de génie de la littérature européenne, elle a laissé nombre de lecteurs mécontents de la démarche de Flaubert et de ses interprétations, çà et là très libres, des événements historiques. On s'est notamment indigné du meurtre de l'aigle. Flaubert lui-même écrit à ce sujet :
« Pourquoi trouvez-vous que son enfance est invraisemblable chez moi ? Parce qu'il tue un aigle ? Quelle merveille, dans un pays plein d'aigles ! Si l'action se passait en Gaule, je prendrais un hibou, un loup ou un renard. Mais vous, en tant que Français, vous avez pris l'habitude, sans vous en apercevoir, de considérer l'aigle comme un oiseau noble et plutôt comme un symbole que comme un être vivant. Les aigles existent pourtant bel et bien. »