lundi, 5 octobre 2026

Au printemps 1833, à Taganrog, Garibaldi entend parler de Mazzini et de la Jeune Italie

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À Taganrog, dans l'une des rues proches du port, il y avait une vieille gargote. Au printemps de 1833, nombre d'Italiens s'y rassemblaient autour d'un jeune brun au regard brillant et à la parole inspirée. C'était une vaste salle aux murs noircis par la fumée du tabac. Le patron de l'établissement sommeillait dans un coin, assis sur un banc, sous une icône de saint Georges. L'unique lampe éclairait faiblement la pièce, si bien que les conjurés ne pouvaient distinguer l'homme assis dans l'autre coin, resté dans l'ombre.
« Sept rois, disait le jeune homme, pèsent sur notre nuque comme les sept péchés capitaux. Nous, sujets de l'un d'entre eux, François de Modène, nous nous sommes soulevés sous la conduite de Ciro Menotti. Parme, Bologne et d'autres villes de Romagne ont chassé les oppresseurs. L'aurore de la liberté se levait déjà sur nous, quand soudain le duc de Modène, ayant rassemblé ses forces et soutenu par l'étranger, rétablit son affreuse domination, et le malheureux Menotti, chargé de chaînes, languit dans un cachot. Mais des tombeaux mêmes se lèvent des apôtres ! Un homme a conçu une grande pensée. La vieille Italie, terre de servitude, de bassesse, de trahison et d'arbitraire, doit périr. Voici venir le temps de la Jeune Italie ! Cet homme brisera les chaînes des prisonniers. Sa parole brûlante embrasera le cœur des jeunes gens, sa voix parviendra aux oreilles des tyrans et appellera les frères à la vengeance. »
— Mais qui est cet homme ? demandèrent quelques-uns des marins.
— Qui est-il ? demanda aussi l'inconnu dont nous avons parlé plus haut, sortant du coin obscur où il était assis.
— Son nom, répondit le jeune homme, sera entouré d'une auréole ; à cette heure, il est l'âme invisible de l'Italie. Demain, il sera l'étoile polaire qui nous conduira à la vengeance. Son nom est Giuseppe Mazzini. Il est poète et penseur. Les souffrances de la patrie le font sangloter. La bassesse de ceux qui gémissent sans chercher à se libérer du bâton des oppresseurs le révolte jusqu'au fond de l'âme. Les larmes du faible éveillent en lui la compassion et le désir d'aider. Des cimes neigeuses des Alpes jusqu'à l'Etna, il a suscité la fermentation patriotique. La patrie ne doit pas être asservie aux papes et aux rois. Le temps est venu, et, par la bouche de notre poète Rossetti, la liberté s'adresse à l'Italie :

« Coiffe le casque, dépose la mitre, vieille maîtresse du monde ; lève-toi, lève-toi de ton profond sommeil ; je suis l'aurore de ton jour nouveau. »

— Sois béni, mon frère ! s'écria l'inconnu hors de lui, se jetant au cou de l'orateur. Jusqu'ici j'errais dans les ténèbres, et tu m'as éclairé : je sais maintenant ce que j'ai à faire. Il y a une Italie, j'ai une patrie ! Sois béni !
— Mais qui es-tu donc ? lui demanda l'orateur étonné.
— Je suis italien, comme toi, répondit l'autre ; comme toi, la violence et l'injustice me révoltent ; l'amour de la liberté brûle en moi... mon nom est Giuseppe Garibaldi !
Le soir même, il fut recommandé par écrit à la société secrète de la Jeune Italie, dont le jeune orateur était l'un des partisans les plus ardents. Chose étrange ! C'est en Russie que Garibaldi entrevit pour la première fois son avenir de patriote.
La formation de Garibaldi fut rapide. Cette même année, les saint-simoniens s'enfuirent de Paris à Constantinople. Le navire sur lequel ils embarquèrent était commandé par Garibaldi. Parmi eux se trouvaient Ferdinand Lesseps, qui rêvait déjà du percement du canal de Suez, et le musicien Félicien David, qui concevait alors ses « Mélodies au désert ». Barrault, chef des fugitifs, exposa à Garibaldi les vastes plans du saint-simonisme, destinés à rendre heureuse toute l'humanité souffrante. Et, trente ans plus tard, Garibaldi écrivait : « Avant de connaître Barrault, je n'aimais que ma patrie ; depuis que je l'ai connu, j'ai appris à aimer les hommes. »

« Scènes de la vie de Garibaldi ». (D'après les notes d'un ancien volontaire)

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