Ilf et Petrov sur les portes closes des cirques, théâtres et cinémas de Moscou
À Moscou, on aime verrouiller les portes. Des milliers d'entrées d'honneur sont condamnées de l'intérieur à coups de planches, et des centaines de milliers de citoyens regagnent leurs appartements par l'escalier de service. Il y a beau temps que l'année dix-huit est passée, la notion même de « cambriolage d'appartement » est devenue floue, la garde d'immeuble, organisée par les locataires pour leur sécurité, s'est évanouie, le problème de la circulation urbaine est en voie de règlement, on bâtit d'immenses centrales électriques, on fait les plus grandes découvertes scientifiques, mais il ne s'est pas trouvé un homme pour consacrer sa vie à la solution du problème des portes closes.
Qui sera l'homme qui résoudra l'énigme des cinémas, des théâtres et des cirques ?
Trois mille personnes doivent, en dix minutes, pénétrer dans le cirque par l'unique porte, ouverte d'un seul de ses battants. Les dix autres portes, spécialement conçues pour laisser passer de grandes foules, sont fermées. Qui sait pourquoi ? Il se peut qu'il y a une vingtaine d'années on ait volé dans l'écurie du cirque un âne savant, et que depuis lors la direction, saisie d'effroi, mure les entrées et les sorties commodes. À moins qu'un courant d'air n'ait jadis transpercé le célèbre roi des airs, et que les portes closes ne soient que l'écho du scandale dont ce roi fut l'auteur.
Dans les théâtres et les cinémas, on laisse sortir le public par petits groupes, soi-disant pour éviter l'encombrement. Éviter les encombrements est pourtant fort simple : il suffit d'ouvrir les issues qui abondent. Mais l'administration préfère agir par la force. Les ouvreurs, se tenant par les mains, forment une barrière vivante et tiennent ainsi le public en état de siège pendant une bonne demi-heure. Quant aux portes, les chères portes, closes depuis Paul Ier, elles sont closes encore aujourd'hui.
Quinze mille amateurs de football, excités par le jeu vaillant de l'équipe de Moscou, sont contraints de se frayer un chemin vers le tramway par une brèche si étroite qu'un seul guerrier légèrement armé y aurait pu retenir quarante mille barbares, renforcés de deux tours de siège.
Le stade n'a pas de toit, mais il a plusieurs portails. Seule une petite porte est ouverte. On ne peut sortir qu'en enfonçant les portails. Après chaque grande rencontre, on les enfonce. Mais, par souci de respecter la sainte tradition, on les rétablit chaque fois avec soin et on les verrouille hermétiquement.
« Les Douze Chaises », Ilf et Petrov, 1927. Si peu de choses ont changé