Identification de la princesse Radziwill rencontrée par la baronne Trumpington chez Waitrose
Dans l'autobiographie de la baronne Trumpington, Jean Alys Barker, éminente figure politique anglaise qui siégea trente-sept ans à la Chambre des lords et occupa en son temps un fauteuil ministériel, figure l'épisode le plus charmant de toute l'histoire d.
« Il y a quelques mois, je faisais mes courses de la semaine chez Waitrose, lorsqu'une petite dame aux cheveux blancs, assez jolie et assez élégante, m'est rentrée dedans, et moi dans elle. Une fois l'affaire entendue, j'ai expliqué : "Écoutez ! Je suis la baronne Trumpington, je suis aveugle et je ne vous ai pas vue, j'étais à Bletchley." La petite dame aux cheveux blancs, qui portait un pantalon rose et un collier de perles, a dit : "Je suis la princesse Radziwiłł et j'ai travaillé à Baker Street." Je me suis exclamée : "Mais c'est tout simplement formidable !"
Je savais ce qu'était réellement Baker Street : c'était le quartier général des opérations secrètes, où l'on briefait tous les agents 007 avant de les envoyer en France pendant la guerre.
- J'ai 89 ans, a dit la princesse.
- J'en ai 90, ai-je dit. Et nous, deux vénérables dames qui ne s'étaient jamais rencontrées auparavant, nous sommes félicitées mutuellement de nos efforts de guerre, du hasard qui avait voulu que nous nous croisions chez Waitrose, à Knightsbridge, et du fait que nous étions toujours en vie. »
Il est intéressant de voir comment la biographie de Trumpington se reflète dans ce minuscule récit. Prenez seulement la mention du renseignement et du moral des troupes : pendant la Seconde Guerre mondiale, la baronne servit dans les services de renseignement et s'occupa de cryptographie, et le bureau des chiffreurs se trouvait à Bletchley.
Établir avec qui Jean Alys Barker était entrée en collision m'a entraîné dans une véritable enquête généalogique ; j'ai même dû téléphoner à une dame de la famille Radziwiłł pour accorder nos montres.
Tout d'abord, il faut observer que les Radziwiłł ne sont pas, de nos jours, une famille aristocratique des plus clairsemées : il y a au moins 12 princesses Radziwiłł actuellement en vie. Au regard du critère d'âge, assez nettement posé, plusieurs candidates se présentaient, dont la plupart étaient décédées bien avant la rencontre décrite. Ainsi Lida (Dominique) Lacy Bloodgood, épouse de Dominic Rainer Radziwiłł, précisément née en 1923 ; mais Lida avait quitté ce monde en 2008, soit quatre ans avant le rendez-vous immortalisé, et non à Londres, mais à Rome. Une autre, la célèbre Lee Radziwiłł, sœur de Jacqueline Kennedy, aurait fort bien pu croiser la baronne dans un magasin, mais elle est née en 1933, soit dix ans après notre mystérieuse interlocutrice ; or nulle femme saine d'esprit, et elle l'était assurément, n'irait s'infliger dix années supplémentaires, d'autant que l'image de cette reine du monde, qui n'a bien sûr nul besoin d'être présentée, ne correspond en rien au portrait d'une « petite vieille aux cheveux blancs ».
Si j'ai bien compris, la baronne s'est heurtée à Grace Maria Kolin, qui portait, à la suite de son premier mariage, le titre de princesse Radziwiłł. Là encore, il y a pourtant quelques circonstances étranges : le mariage de la Croate Kolin avec Radziwiłł s'acheva par un divorce en 1958, après quoi elle épousa William Ward, troisième comte de Dudley, de 29 ans son aîné, qui quitta ce monde huit ans plus tard.
Pourquoi, dès lors, madame Grace a-t-elle pu se présenter sous le nom de Maria Radziwiłł ? Écartons la réponse des caprices d'une femme de 89 ans, surtout si l'on songe que la troisième épouse de son premier mari, Stanisław Radziwiłł, est toujours en vie, et n'est autre que cette même Lee. Peut-on supposer qu'elle n'aimait tout simplement pas qu'on l'appelle comtesse douairière de Dudley ? D'abord, elle était tout de même la mère du prince Jan Radziwiłł, et ensuite, un titre princier est bien supérieur à un titre comtal. Soit dit en passant, sur sa photographie la plus célèbre, Grace Kolin porte précisément un tailleur rose.
Grace est morte dans sa 94e année, le 29 décembre 2016, et la baronne Trumpington a quitté ce monde hier, le 26 novembre 2018, à l'âge de 96 ans.