La très commentée « Kofemania » et son public ne sont pas seulement un tableau de notre époque
La très commentée « Kofemania » et son public ne sont pas seulement un tableau de notre époque. Chaque fois que je pousse la porte de l'une de mes adresses préférées, celle de la Bolchaïa Nikitskaïa, je me trouve, je ne sais trop pourquoi, plongé dans l'atmosphère du célèbre café pétersbourgeois du XIXe siècle « Wolff et Béranger », le premier café de Russie dont l'aspect ressemblât le plus à celui de la « Kofemania » d'aujourd'hui.
Bien sûr, je ne puis m'empêcher d'observer avec délices ce public hétéroclite, qui change selon l'heure du jour, mais ne le cède en rien aux spécimens oneguiniens : dames escortées de jeunes cavaliers, messieurs respectables en compagnie de jeunes personnes, couples romantiques, costumes d'affaires, collégiens et étudiants tristes et solitaires, messieurs à la mode, petites dames fashionables. Et je ne puis non plus me retenir de me coller avidement à la vitrine des desserts. Mon préféré est la tarte française. Quant au café, je l'avoue, il n'est pas mon favori ; disons plutôt que c'est la boisson que j'aime le moins, quelque part au niveau du vinaigre et de ce mystérieux liquide que buvait Dumbledore dans la grotte au faux horcruxe.
Soit dit en passant, dans mon aversion pour le café, je suis tout à fait traditionnel. Dans la Russie d'autrefois, le café n'était pas la boisson la plus à la mode ni la plus adorée. La première maison de café, la « Hollandaise », apparut dans la capitale au tout début du XVIIIe siècle ; c'était un établissement pour étrangers, car le Russe n'éprouvait pas un si sauvage ravissement à la vue de la mousse du café, bien que, depuis plus de dix ans déjà, depuis 1720, les Pétersbourgeois pussent fréquenter les « Quatre Frégates », où l'on servait du « kofié », comme on disait alors, place de la Trinité. Mais jamais n'est née une passion aussi folle que celle de notre temps.
Les cafetiers prétendent pourtant que les cafés sont devenus en Russie extraordinairement populaires d'emblée. Moi, je ne les crois pas. Savez-vous pourquoi ? Parce que je n'ai jamais vu, par exemple, les héros d'une pièce célèbre boire du café, ni une conversation importante se nouer autour du « kofié » dans une scène tendue d'un roman. Tout cela viendra, si tant est que cela vienne, bien plus tard. Chez Fonvizine, on ne boit pas de café, chez Radichtchev non plus, ni chez Joukovski. Chez Pouchkine, tout juste un peu : je ne me souviens que d'un seul passage où figure cette boisson, dans le « Voyage à Arzrum », où un prisonnier demandait une tasse de café et qu'on lui épargnât les questions. Pour l'essentiel, Alexandre Sergueïevitch était tout de même un coureur de champagnes et de vins mousseux, et d'ailleurs le public russe préférait les boissons sucrées, alors que le café se boit fort et noir.
Le café est un caprice d'aristocrate, direz-vous. Je répondrai par un exemple tiré de la littérature. Prenons « La Cafetière » de Krylov, l'une des premières pièces de type opéra : il n'a pas réussi de longtemps à la faire éditer, et j'ignore même s'il est parvenu à la publier de son vivant ; il y est question d'une patronne de café qui était une trompeuse et une coquine. Ou encore chez Melnikov-Petcherski : le marchand de la Volga Marko Danilytch voulait envoyer sa fille s'instruire dans un skite et demanda, fort gêné, à la religieuse Makrina (nom qui ne vient pas de « mouillé », mais du grec makros), à peu près ce dialogue : « Ma Dounia boit du café, que faire ? » « Et qu'y a-t-il de mal à cela ? » « Comment, ma mère, qui boit du café ourdit des machinations contre Dieu ! »
Un proverbe courant dit : quiconque osera boire du « kofié », en cet homme il y aura machination et ruse, et le Seigneur lui-même n'y sera point. Oui, l'assonance n'est pas des plus agréables : « kofié », café (« kof ») et « kov » (« kovy »), c'est-à-dire intrigues malveillantes, tours pendables, manigances. Et des manigances, comme de juste, venues de l'étranger.
Nikolaï Ouchakov avait ce poème :
L'hiver de l'amour vient à la rescousse,
le trotteur fauve file,
et, ah !
la petite dépensière moscovite
sur de légères colombes
du canton de Zamoskvoretché.
Secoue la cendre de verre des hivers
de la couverture touffue
et file droit à la boutique.
La pâtissière française,
zézayant en cadence aux étourneaux,
apporte,
après avoir essuyé la table,
un chocolat de perle.
Et les lèvres dans le lait de poule,
et le voisin dit :
« Petite dépensière,
n'est-ce pas un peu trop ? »
Et de nouveau la neige et la lumière.
Traduction littérale
Le chocolat jouissait d'une faveur bien plus grande que le café. Mais la véritable boisson russe, c'est bien sûr le thé. Et comme je ne suis tout de même pas le plus traditionnel des Russes, et un peu aussi une petite dépensière moscovite, je choisis immanquablement à la « Kofemania » mon raf « Moss » préféré, inventé, soit dit en passant, à Moscou. Goûtez-le absolument, mais veillez à ne pas vous retrouver les lèvres dans le lait de poule : cela, c'est déjà une autre histoire.