Piotr Viazemski en 1875 sur le tact des historiens et la vérité déplacée sur les morts
Le cimetière et les tombes doivent également être traités avec précaution et respect. Il ne sied pas, il ne convient pas de porter au cimetière toutes sortes de bruits et de commérages, pareils à ceux dont se repaissent les salons des vivants.
Voïeïkov avait coutume de dire : avec les morts, point de cérémonies à faire : on peut en bâtir une palissade. Hélas, il arrive chez nous qu'à propos des morts on débite toutes sortes de sottises, et que, lorsque par hasard on dit la vérité, c'est une de celles qu'il eût mieux valu taire. Toute vérité n'est pas bonne à prendre ni à employer ; une vérité dite hors de propos, à contretemps, sans égard pour les convenances, n'est pas loin du mensonge : souvent elle se confond avec lui.
Elle est belle, la vérité historique, quand elle éclaire l'histoire, un événement ou une personne : quand le passé s'explique, se renouvelle par des indications, des sources encore inédites, inconnues, demeurées jusque-là sous le boisseau. Mais, hélas, il n'en va pas toujours ainsi. « Tout ce qu'il y a dans le four, jette-le sur la table. » Fouille les recoins, les talus de chaumière, les caves, et sors de l'isba le plus de balayures possible. Dans le four, il y a aussi de la suie, par exemple, dont il ne faut pas garnir la table du dîner. Toute ordure n'est pas encore la sainte cendre de l'Antiquité ; que ne trouve-t-on pas dans une maison où vivent des gens vivants ! mais tout ce qu'on y trouve n'est pas à exhiber ni à donner à flairer, et nos révérends Nestors et journalistes de la dernière heure ramassent tout avec soin, le versent dans leurs vases, craignant de perdre une goutte, de laisser échapper la moindre poussière, le moindre grain, la moindre saleté.
Nul doute que la passion naissante de chasser dans les clairières et les forêts profondes de l'ancien temps ne soit chose utile et louable. On ne peut qu'avoir de la gratitude pour les chasseurs, pour leurs travaux et leur zèle arrosant le terrain ; mais ici encore il convient de dire : pas trop de zèle. Faute de gibier domestique frais et succulent en ce moment, nous ne nous régalons guère, du moins moi, et je sais que bien d'autres en font autant, que d'une prise nourrissante et savoureuse, dont nous gratifient souvent nos Nemrods de l'histoire et de la littérature. Mais pourquoi glissent-ils parfois dans cette pâture vivante et appétissante de la graisse rance et de la vase : parfois quelque chose qui n'est ni chair ni poisson ?
Les cuisiniers doivent avoir l'odorat fin, pour bien flairer tout ce qui est douteux. Les chercheurs de vieux matériaux doivent posséder un flair semblable, qu'en matière de cuisine écrite on appelle le tact ; or le tact nous fait souvent défaut. Sans parler de ces cuisiniers qui auraient peut-être assez de flair, mais qui, pour leur profit personnel, servent à leurs convives des victuailles suspectes, parfois tout à fait impropres, et gâtent par cette contrebande tout le dîner. Il est pourtant aussi des consommateurs qui ont besoin d'une nourriture au fumet piquant : leur palais grossier et coriace exige l'excès de sel, l'excès d'aigre, quelque chose comme de la charogne. Un cuisinier habile, formé à bonne école et soucieux de sa dignité, ne consentira jamais à complaire à leurs appétits ensauvagés. L'art culinaire a, lui aussi, son tact, son style, sa foi. L'écrivain non plus ne doit pas flatter tous les exigeants ni tous les goûts.
Piotr Andreïevitch Viazemski, 1875