Klioutchevski sur la portée mondiale du règne d'Alexandre III dans son discours du 28 octobre 1894
« Treize années se sont écoulées depuis l'avènement de l'empereur Alexandre III, et plus la main de la mort se hâtait de Lui fermer les yeux, plus les yeux de l'Europe s'ouvraient, grands et stupéfaits, sur la portée mondiale de ce règne trop bref. Enfin, les pierres mêmes ont crié : les organes de l'opinion publique européenne se sont mis à dire la vérité sur la Russie, et à la dire avec d'autant plus de sincérité qu'il leur était moins habituel de le faire. Il est apparu, à en croire ces aveux, que la civilisation européenne avait assuré son développement pacifique de façon insuffisante et imprudente, qu'elle s'était installée, pour sa propre sécurité, sur un magasin à poudre, que la mèche allumée s'était plus d'une fois approchée de ce dépôt défensif, et qu'à chaque fois la main attentive et patiente du tsar russe l'avait écartée, doucement et avec précaution. La conscience historique de l'Europe a alors fait sur elle-même un de ces grands efforts qui l'ont souvent relevée aux heures de faiblesse, et où se révèle sa force, nourrie par une science rigoureuse et une pensée scrupuleuse : cette faculté, face à la vérité, de s'affranchir de ses préjugés séculaires.
L'Europe a reconnu que le tsar du peuple russe était aussi le souverain de la paix et de l'ordre internationaux, et par cet aveu elle a confirmé la vocation historique de la Russie, car en Russie, de par son organisation politique, la volonté du tsar exprime la pensée de son peuple, et la volonté du peuple devient la pensée de son tsar. L'Europe a avoué que le pays qu'elle tenait pour une menace envers sa civilisation se tenait et se tient en sentinelle auprès d'elle, qu'il en comprend, en apprécie et en protège les fondements aussi bien que ses créateurs ; elle a reconnu la Russie comme une partie organiquement nécessaire de sa composition culturelle, comme un membre de sang, un membre naturel de la famille de ses peuples. Cet aveu s'est échappé de lui-même, involontairement, de l'âme de la société européenne, sous l'impression des nouvelles des dernières minutes de l'empereur défunt, et il ne s'éteindra pas avec son dernier soupir : les jours d'octobre des souffrances de Livadia1 ont été pour l'Europe occidentale des jours de rapprochement moral avec l'Europe orientale et, en accompagnant jusqu'à la tombe le cercueil du tsar russe, elle pleure en lui, pour la première fois, son propre souverain européen.
Qui sait, peut-être cet aveu donnera-t-il une nouvelle direction à tout le cours de la vie internationale de l'Europe. En tout cas, la voie de la pensée historique russe devient plus unie et plus lumineuse ».
Klioutchevski V. O. À la mémoire du souverain empereur Alexandre III, défunt en Dieu. Extrait du discours prononcé à la séance de la Société impériale d'histoire et d'antiquités russes près l'Université impériale de Moscou, le 28 octobre 1894.