J'ai vu au Théâtre des Nations « Le Vivant T. » avec Dmitri Lyssenkov, qui joue Protassov, ou plutôt pas tout à fait
J'ai vu au Théâtre des Nations « Le Vivant T. » avec Dmitri Lyssenkov, qui joue Protassov, ou plutôt pas tout à fait. Il s'agit en principe d'une mise en scène de la pièce de Léon Tolstoï « Le Cadavre vivant », mais le T. du titre désigne « le Tolstoï vivant ». En conséquence, le héros Protassov, qui, au lieu de divorcer de sa femme, simule son suicide, c'est Tolstoï. Et son épouse Lisa, qui du vivant de son mari commence à vivre avec un autre homme, c'est Sofia Andréevna.
Le récit du « Cadavre vivant » défile ainsi, fortement, très fortement simplifié, entrecoupé en pointillé de fragments de textes : toutes les 15 minutes, la pièce s'interrompt, la lumière s'éteint, et une voix venue des coulisses pose une question : « Comment vous êtes-vous rencontrés ? Quand avez-vous décidé de vous marier ? Vous souvenez-vous de votre première dispute ? »
Fiodor Protassov répond, et ce par des citations des journaux de Tolstoï : « J'aime quand … elle dit : pourquoi les tuyaux de la cheminée sont-ils posés tout droit ? ou : les chevaux meurent-ils lentement ? … J'aime quand elle est une fillette en robe jaune … ». Lisa répond par des citations des journaux de Sofia Andréevna. Les fragments de ces journaux sont choisis à dessein, de manière à donner l'impression de relations extrêmement contradictoires, complexes et douloureuses entre Léon Tolstoï et sa femme, laquelle se retrouve chaque fois dans le rôle de la victime. Toute cette histoire s'achève sur un accord final où Protassov, au nom de Tolstoï, parle de son départ de Iasnaïa Poliana.
Je ne suis pas partisan de la critique littéraire fondée sur les prototypes, mais certains spécialistes voient dans Protassov des traits d'Andreï Lvovitch, le fils malchanceux de Léon Nikolaïevitch. Il divorça de sa femme, sa vie fut pleine de mésaventures, et c'est à cause de lui qu'une princesse géorgienne se donna la mort. Mais je vois pour la première fois l'intrigue du « Cadavre vivant » plaquée sur une biographie de Léon Tolstoï lui-même, commodément montée pour l'occasion.
Entre « Le Cadavre vivant » et les journaux de Tolstoï, il n'y a aucun lien, pas plus qu'entre les événements de la pièce et les faits de la biographie de l'auteur. Puisqu'il s'agissait de ses journaux, autant en faire un spectacle à part entière : à quoi bon échafauder de pareilles spéculations ?
