mardi, 6 octobre 2026

Teresa Prisbrey et son village de bouteilles en Californie, détruit par le séisme de 1994

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Vous souvenez-vous de ces grands-mères et grands-pères qui bâtissent dans leurs cours et leurs jardinets des jardins formidables, avec coccinelles, cygnes en pneus, tours en bouchons de plastique, jouets, figurines, cascades et autres enchantements ? D'ordinaire, les gens passent devant cette création avec, dans le meilleur des cas, un sourire condescendant et une once d'attention. Mais en Californie, un tel musée à ciel ouvert a été reconnu comme un bien du patrimoine local.

Tressa Prisbrey (1896–1988) a construit autour de sa caravane tout un village de bouteilles et d'autres objets que l'on peut dénicher à la décharge. L'endroit était devenu une curiosité du vivant même de la vieille dame, qui ne cessait d'élever de nouveaux petits palais de bouteilles sur son terrain.

Je me suis demandé pourquoi, tout à coup, elle avait entrepris un chantier aussi inattendu. Derrière cette décision, il y avait bien sûr un drame personnel et des circonstances qu'elle voulait briser, et la construction de son propre royaume de conte de fées fut une évasion hors de la pauvreté, de la routine, des tracas de l'existence, vers un lieu où ne comptent que la joie du travail et où tout dépend de vous et de votre rêve.

Les gens d'aujourd'hui fuient la morne réalité sur internet, tandis que la babouchka Prisbrey fuyait vers son monde de verre éclatant et de soleil.

Tressa Luella Schaefer se maria très jeune, à 15 ans ; son époux était un homme de 52 ans, l'ex-mari de sa sœur. Elle vécut quatorze ans avec lui et ne connut, pour l'essentiel, que les souffrances de la maternité et les fatigues de la vie agricole. Pendant ces années, elle mit au monde sept enfants. Après la mort de son mari, elle déménagea et se remaria ; après un bref mariage vinrent un nouveau déménagement et un nouveau mariage.

À y bien réfléchir, cette femme n'était pas restée seule pendant des décennies, n'avait jamais vu la moindre éclaircie et ne savait pas qui elle était, si elle n'était ni mère ni épouse.

Vers 60 ans, devenue entre-temps Mme Prisbrey, Tressa acquit un petit terrain non loin de la côte du Pacifique et finit par s'y fixer. Elle possédait alors une collection assez singulière : plusieurs dizaines de milliers de crayons et de stylos, et ces modestes accessoires n'avaient nulle part où être rangés, une maison sur roues n'offrant tout simplement pas de place pour cela. Il ne restait qu'une issue : construire une maison. Mais tout l'argent péniblement mis de côté au fil des ans avait été englouti par l'achat du terrain, et il ne restait rien pour les matériaux. Tressa se dit alors que tout ce dont elle aurait besoin, elle le trouverait gratuitement, et ce fut bien le cas : à la décharge voisine, elle ramassa des centaines de bouteilles de verre, qui se prêtèrent à merveille à l'édification d'une petite remise pour sa collection personnelle. Le mortier, elle le gâchait elle-même, les bouteilles, elle les ramassait elle-même, et le résultat fut plutôt honorable. Surtout, elle tenait un nouveau passe-temps et un nouvel intérêt dans la vie. À ce moment, Tressa avait perdu six de ses enfants ; il ne lui restait qu'une fille et une sœur aînée, et désormais aussi son propre village, où il fallait sans cesse dresser de nouvelles tonnelles, des salles rondes, des sentiers, des tours, des passages…

La babouchka Prisbrey bâtit son village pendant près de vingt ans, tant que ses forces le lui permirent ; elle faisait visiter les lieux et chantait des chansons. Devenue très âgée, passé 84 ans, elle ne put plus poursuivre son ouvrage et s'installa chez sa fille. Tressa mourut en 1988. Le village de bouteilles, en tant que curiosité locale, passa aux mains d'un comité spécial chargé de veiller à sa conservation. Le site fut filmé pour des émissions de télévision, des journaux et des magazines, des foules de touristes y affluèrent, jusqu'à ce qu'en 1994 un tremblement de terre détruise le village. Ainsi, pour le centenaire de la grand-mère Prisbrey, l'œuvre de sa vie gisait en ruine.

Il est cocasse que ce qui avait été créé littéralement à partir de déchets, ce qui avait été tout un monde pour une seule personne et avait attiré l'attention de milliers de gens venus du monde entier, ait exigé, une fois effondré, des sommes énormes pour sa restauration. Le budget fédéral alloua cinq cent mille dollars à la remise en état du village de bouteilles, somme qui fut, il est vrai, retirée par la suite. Mais au total, les autorités locales et les comités réunirent des centaines de milliers de dollars pour restaurer le bien de la grand-mère Prisbrey, bien que les travaux aient avancé très lentement et sans grand rendement. Aujourd'hui encore, on peut visiter ce village, mais il n'est évidemment plus le même. Prisbrey elle-même se comparait à Walt Disney, ajoutant que lui avait dépensé des millions pour créer son conte de fées, alors qu'elle, elle y avait mis quelque chose de plus grand, et au fond, rien du tout.

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