Le musée Getty acquiert un kouros du VIe siècle av. J.-C., probablement un faux
Avant le Nouvel An, j'ai pour vous une histoire passionnante sur les années quatre-vingt, une statue antique et la collection d'art de Paul Getty.
À la fin de 1983, le marchand d'art Gianfranco Becchina s'adressa au Musée Getty, en Californie, pour lui proposer de racheter, pour la somme record de 10 millions de dollars, une statue de marbre du VIe siècle avant notre ère, admirablement conservée. Les gens du musée, cela va de soi, emportèrent ce kouros de deux mètres pour expertise, laquelle signala une similitude stylistique avec le célèbre kouros du musée archéologique d'Athènes.
On a retrouvé en tout quelque 200 sculptures de ce type, représentant un jeune homme aux bras tendus le long du corps et à la jambe avancée ; chaque nouvelle pièce pouvait donc devenir une découverte, d'autant plus dans un état aussi impeccable.
Le musée fit venir un géologue, qui prélava un échantillon de marbre et établit que le marbre dolomitique de la statue provenait de l'île de Thasos, tandis que la couche de calcite attestait l'ancienneté de l'objet, puisque la dolomite ne se calcifie qu'au fil des millénaires. Bref, l'âge de la statue était démontré, et donc l'authenticité ne faisait aucun doute.
Le kouros s'accompagnait d'un dossier sur sa provenance : la sculpture avait appartenu depuis les années 1930 à la collection du docteur suisse Lauffenberger, qui l'avait acquise auprès d'un antiquaire grec assez connu, Roussos.
Quatorze mois après avoir reçu le kouros, l'équipe du musée décida de l'acheter. Lorsque le jeune homme deux fois millénaire fut présenté pour la première fois au public, le New York Times lui consacra sa une, et les historiens de l'art entonnèrent des hymnes à la gloire d'un si précieux enrichissement du trésor américain. L'un des douze kouros conservés intégralement dans le monde : cela sonne bien !
La communauté des musées n'était pourtant pas unanime : aux avis enthousiastes s'opposaient les sceptiques.
Federico Zeri, membre du conseil d'administration du musée Getty, n'était pas content des ongles de la statue. Evelyn Harrison, la plus grande spécialiste de la sculpture grecque, déplorait que le musée eût dépensé de telles sommes pour cet achat : le kouros ne lui plaisait tout simplement pas. Thomas Hoving, ancien directeur du Metropolitan Museum, jugea la statue trop neuve, comme si elle n'avait reposé en terre ni mille ans, ni cent ans, ni même dix. Georgios Despinis, directeur de l'Acropole, exprima le même avis. La statue fut soumise à un colloque spécialement convoqué de spécialistes de premier plan de la sculpture grecque de cette période. Son style parut étranger à Angelos Delivorrias, directeur du musée Benaki. Georgios Dontas, président de la Société archéologique d'Athènes, fit lui aussi part de son rejet.
Serait-ce un faux ? Et pourquoi le musée s'était-il si facilement séparé d'une somme aussi considérable au profit d'une trouvaille peu convaincante ? Le musée commanda de nouvelles expertises et se tourna vers les juristes. La réponse vint de bureaucrates vigilants : le dossier de documents fourni par le vendeur du kouros contenait de flagrantes falsifications, des cachets postaux comportant des codes qui n'existaient pas encore à la date de la lettre, des renvois à des comptes bancaires ouverts huit ans après l'émission des reçus. Ces faits indiquaient clairement que la provenance de l'acquisition était fausse.
Faut-il s'étonner qu'après de telles révélations, une analyse stylistique plus minutieuse ait prouvé que le kouros était cousu d'éléments disparates, empruntés par son auteur à diverses statues célèbres des musées grecs et américains ? Les derniers espoirs des gens du musée furent dissipés, quelques années plus tard, par l'incroyable ressemblance d'aspect, de proportions et de matériau entre ce kouros et un faux de 1980, de plus petite taille, découvert en Suisse.
Quant à la conclusion du géologue sur l'âge de la statue, une fâcheuse erreur s'y était glissée : un autre spécialiste déclara aussitôt qu'un tel vieillissement était réalisable en très peu de temps en exposant le marbre à de la moisissure de pomme de terre.
Cela dit, la pièce se trouve à ce jour dans la collection du musée Getty, avec toutefois la mention que cette sculpture d'un maître inconnu, datée de 530 av. J.-C., pourrait être un faux moderne, mais ce n'est pas sûr)