mardi, 6 octobre 2026

Le trait le plus remarquable de la biographie de Benjamin Lay : sa fidélité littérale à ses idéaux théoriques. D'abord il quitta la Barbade, où il ne pouvait se résigner à la condition des esclaves, puis il résolut de renoncer aux fruits de l'exploitation

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Le trait le plus remarquable de la biographie de Benjamin Lay : sa fidélité littérale à ses idéaux théoriques. D'abord il quitta la Barbade, où il ne pouvait se résigner à la condition des esclaves, puis il résolut de renoncer aux fruits de l'exploitation esclavagiste, cessant entièrement d'acquérir la moindre marchandise produite avec le concours du travail servile. Plus encore : Lay n'entendait pas s'accommoder de l'exploitation des créatures muettes par l'homme, et il renonça aux produits d'origine animale, à l'exception, selon certaines sources, des produits laitiers.

La plus grande injustice attachée à la vie de Benjamin Lay, c'est que, farouche adversaire de l'esclavage, auteur de nombreux pamphlets contre celui-ci (et ne comparez pas cela, je vous prie, à la signature de pétitions en ligne), inspirateur d'un mouvement, il a tout bonnement été rayé de l'histoire de l'abolitionnisme américain. Pourquoi ? À cause de son apparence insignifiante, de sa biographie sans éclat, de ses modestes origines, de son caractère difficile et hargneux, de son ascension partie d'en bas, et non des hauteurs idéologiques ou des sociétés secrètes. L'institution de la lutte contre l'esclavage n'avait, après coup, que faire d'un autodidacte aussi peu présentable, qui avait voué sa vie, sans réserve, au service d'idéaux purs.

De son vivant, Lay ne sut point s'installer sur les lauriers du prédicateur : on le chassait sans cesse des assemblées pour la franchise et le caractère sans appel de ses vues et de ses méthodes de combat. Songez donc : un homme qui ne se contente pas de bavarder sur la justice et la nocivité du mal, mais montre par son exemple, par sa passion, comment il convient de le combattre. Peu probable que les théoriciens de la bienfaisance, peu enclins à se salir les mains pour leurs valeurs, l'accueillent à bras ouverts.

Que fait Lay, que l'on accuse de manquer de système ? Il s'installe dans une grotte creusée de ses propres mains, afin qu'aucun objet de sa vie ne provienne d'industries reposant sur l'esclavage : ni briques, dont les esclaves extraient la matière première, ni planches, que les esclaves fabriquent avec des arbres abattus par des esclaves ; pas de place non plus dans sa grotte pour les denrées coloniales, qui fournissent le fonds de roulement des expéditions négrières. Dans sa grotte, il loge des chèvres, sans que l'on sache encore très bien pourquoi, puisqu'il avait renoncé à la viande et aux vêtements de laine ; mais des témoignages attestent que les chèvres étaient pour lui des animaux compagnons. On sait que Lay tissait lui-même ses vêtements, dans un lin qu'il cultivait lui-même. Il se nourrissait de fruits et de miel. Et, entre deux travaux de grotte, il lisait l'histoire de la révolution anglaise, la philosophie grecque et la Bible. Et pas les livres les plus simples : les cyniques, par exemple, et l'Apocalypse de saint Jean.

On parlait beaucoup de ce nain obstiné, qui était déjà une grande célébrité de son vivant ; ses idées avaient gagné nombre de représentants plus jeunes de la classe moyenne. Le trait distinctif de la philosophie de Benjamin Lay est le suivi réel de la logique de ses convictions, la projection de son idéologie sur toute l'ossature de la vie. Si l'esclavage procède de la cupidité, de l'aspiration sans fin à accroître la richesse, il faut combattre le système même de production de la richesse, en commençant par ne pas y participer. Dans sa quête de justice, il met au jour des liens que l'on ignore d'ordinaire, et cela dès l'aube du XVIIIe siècle. Il devient l'un des premiers à proclamer l'importance des droits des pauvres et des droits des animaux, chose pour l'époque proprement inimaginable. À sa mort, à l'âge de 82 ans, il avait tout de même obtenu que l'assemblée mensuelle de Pennsylvanie déclare le commerce des esclaves incompatible avec l'appartenance à l'organisation.

Tout ce que fait Lay possède non seulement une dimension sociale, mais peut aussi être considéré comme de l'authentique actionnisme et du théâtre de protestation, sans limites morales ni entraves de la politesse formelle. On connaît son manifeste-performance : il exhibait une Bible, et, au-dessus de la tranche, il perçait d'une aiguille pointue une vessie remplie de jus de fruit, de sorte que celui-ci ruisselait sur les pages et, lorsqu'on les feuilletait, éclaboussait les passants. C'était le sang de l'injustice, coulant de la parole de Dieu, qui dénonçait les quakers n'ayant pas renoncé à l'exploitation du travail servile.

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