L'exposition Body Worlds au VDNKh et l'éthique de la présentation des corps humains au musée
Une exposition de cadavres humains est sur le point d'ouvrir au VDNKh. À vrai dire, le projet Body Worlds est une morgue itinérante qui, sous le nom du docteur Hagens, parcourt le monde en exhibant des corps humains imprégnés, peu après la mort, d'une préparation spéciale destinée à prévenir la décomposition et à conférer aux tissus leur élasticité. L'attraction propose de contempler la chair humaine écorchée dans diverses postures propres aux vivants : positions sportives, jeu d'instruments de musique, partie d'échecs. Les cadavres, privés de leur peau, se présentent en quelque sorte comme un manuel d'anatomie en trois dimensions, tandis que les défunts coupés en deux, en quatre ou en cent morceaux illustrent la structure des organes internes. La question qui se pose n'est pas tant celle de l'éthique muséale, car ce cabinet de curiosités ne diffère des collections muséales que nous connaissons que par le nombre de pièces faites de véritables corps humains ; le problème se pose avec plus d'acuité dans le rapport entre le penchant primitif de l'homme pour le spectacle et le respect dû à la corporéité d'autrui. Il est indéniable que se faire photographier auprès de cadavres en posture d'archer ne diffère en rien de se faire photographier auprès de momies égyptiennes ou de squelettes de l'âge du bronze, à l'exception de la date du décès de ces personnes. Il y a peut-être pourtant une autre différence : si, par exemple, certaines personnes ont elles-mêmes légué leur corps pour qu'il soit exhibé après leur mort, pour l'amusement du public, le progrès de la science ou l'enrichissement du propriétaire de la collection. Les autres restes humains des musées du monde n'ont manifestement aucun lien avec une volonté réellement exprimée de leur vivant de laisser ces cendres à la vue d'innombrables groupes de visiteurs et de ne jamais être inhumées de nouveau selon tel ou tel rite ; et, somme toute, les gens n'éprouvent d'ordinaire aucun scrupule moral particulier devant de tels objets dans les vitrines des musées. La différence, on peut certes la situer dans l'introduction d'une composante artistique, c'est-à-dire dans la mise en scène des corps dans certaines positions, certaines figures, avec le concours d'éléments décoratifs, et plus généralement dans leur présentation au sein d'un attirail et d'un décor qui n'ont rien de naturel pour un mort ; mais dans ce cas, que dire des squelettes de musée ordinaires, affublés de vêtements et d'accessoires dessinés, eux aussi couchés et assis dans des « circonstances » guère naturelles, loin de leur propre tombe ? Aussi ne sait-on trop ce qui est le plus choquant : les manières grotesques, presque carnavalesques, de la morgue de Hagens, ou l'exposition de presque chaque musée historique et archéologique du monde.