vendredi, 2 octobre 2026 · Almaty

Des Moscovites observent la Grande éclipse solaire du 19 juin 1936 : l'éclipse à la veille des répressions

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Des Moscovites observent la Grande éclipse solaire du 19 juin 1936 : l'éclipse à la veille des répressions

Des Moscovites observent la Grande éclipse solaire du 19 juin 1936 : l'éclipse à la veille des répressions. Auteur des clichés : Efrem Efremov.

Sur le ciel gris-violacé jaillit une couronne d'un argent soyeux, de la forme typique des époques de maximum. Le disque absolument noir de la Lune, autour duquel on distinguait à l'œil nu de magnifiques protubérances, offrait un contraste saisissant. Vénus, argentée et éclatante, et Mars, d'un rouge trouble, brûlaient tout près. Il faisait si sombre qu'on avait peine à lire l'heure sur une montre de gousset, et l'horizon alentour s'était teint d'une aurore rouge sang.

Cette éclipse fut aussi surnommée la Grande éclipse soviétique : la bande de sa phase totale traversa le kraï de Krasnodar, le sud de la Sibérie occidentale, la Sibérie orientale et l'Extrême-Orient, sur 7200 km de territoire soviétique.

Et le soleil pâlit, pâlit encore. La Lune a recouvert la plus grande part du soleil, on n'en voit plus qu'une fine tranche. Le vent glacial venu de l'est redouble de force. Le crépuscule qui tombe rappelle une nuit d'automne avant la neige. Lentement, mais inexorablement, le soleil disparaît. Et lorsque le dernier faisceau de rayons solaires fut englouti par l'ombre lunaire, les ampoules électriques s'allumèrent sur la plate-forme. Dans le ciel apparurent trois étoiles scintillantes : Mars, Vénus et Delta de la constellation d'Hercule.
À la place du soleil, autour du cercle noir de la lune, miroite, d'un éclat argenté et nacré, un liseré aigu. On dirait que le soleil a été écrasé par quelque monstre noir et que ses derniers sucs se sont écoulés de part et d'autre. C'est la couronne solaire.
Le vent glacial transperce le corps humain. L'horizon s'est coloré d'une gamme de bleu, d'orange, de jaune et d'autres nuances indicibles, à peine perceptibles. Sur la plate-forme règne un silence solennel. Deux mille paires d'yeux sont tournées vers la couronne solaire. On n'entend que le déclic des appareils photo, le grondement d'un avion dans le ciel trouble et le claquement des drapeaux hissés au-dessus de la plate-forme.

La science soviétique se préparait à l'éclipse depuis 1934 : on commandait un équipement coûteux, on aménageait des sites, on organisait la logistique. L'éclipse devait être observée dans tout le pays, et non seulement par des savants et des journalistes soviétiques, mais aussi par des délégations du monde entier, qu'il fallait inviter, faire entrer dans le pays, loger et acheminer jusqu'aux lieux d'observation astronomique. Le commerce aussi se préparait, et l'on préparait la société elle-même, par une campagne d'éducation populaire, des textes explicatifs, des rencontres avec les savants. L'éclipse fut accueillie et étudiée dignement. Le reportage de l'auteur tchécoslovaque Julius Fučík depuis Ak-Boulak, au Kazakhstan, « Les astronomes dans la steppe. Akboulak, ville du soleil », connaîtrait un grand succès.

Vingt-huit expéditions de recherche professionnelles observèrent l'éclipse, avec des centaines de savants : on filmait, on calculait, on testait des hypothèses, de nouveaux instruments, de nouveaux matériaux, on échangeait expériences et théories, on dressait des plans d'observations futures. On s'éleva même à 5000 mètres dans le ciel, à bord d'un avion de contreplaqué, pour photographier la couronne solaire. Des millions d'amateurs appliquaient sur leur visage les lunettes de papier à pellicule spéciale mises en vente, ou des verres noircis à la flamme.

Dès novembre 1936 commencèrent les arrestations d'astronomes soviétiques : en un an, pour une seule affaire, cent personnes seraient arrêtées, dont vingt fusillées. On reprochait à beaucoup leurs contacts scientifiques internationaux, qu'ils avaient dû nouer et entretenir à la veille de l'éclipse. Le président de la commission de l'éclipse, Boris Petrovitch Guerassimovitch, de l'expédition de Poulkovo, reçut les remerciements du Présidium de l'Académie des sciences et une prime de 2500 roubles. En juillet 1936, le directeur de l'observatoire de Poulkovo était récompensé pour la préparation de l'éclipse ; en juin 1937, il était arrêté, et dès novembre, fusillé.

Le Moqueur parnassien

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