Samovar en bronze coulé des Olénine, début du XIXe siècle, au robinet en forme de tête d'aigle
Le samovar appartenait à Alexeï Nikolaïevitch Olénine, président de l'Académie des beaux-arts et directeur de la Bibliothèque publique, dont le salon était l'un des plus brillants de Saint-Pétersbourg. Alexandre Sergueïevitch Pouchkine y fit son entrée à peine sorti du Lycée ; il y fit la connaissance de Gneditch et de Bestoujev-Rioumine, et y fréquenta Joukovski, Krylov, Griboïedov, Glinka, Mickiewicz.
Mais après l'écrasement des décembristes, Olénine et Pouchkine se retrouvent dans des camps opposés. Le premier, membre du Conseil d'État, avait, on le sait, signé le protocole instituant une surveillance secrète de Pouchkine à l'été 1828.
Pouchkine demanda la main de la fille d'Alexeï Nikolaïevitch, la demoiselle d'honneur Anna, mais essuya un refus. Les raisons ? La différence d'âge, la maigreur de ses ressources, sa réputation de noceur oisif, sa situation scandaleuse, sa mise sous surveillance et, aussi étrange que cela paraisse, son physique, qu'Anna Olénine décrivit avec une grande sévérité : « Dieu ne l'a pas doté d'un extérieur séduisant. D'affreuses favoris, des cheveux en broussaille, des ongles comme des griffes, une petite taille, des manières affectées, un regard effronté pour les femmes et un amour-propre sans bornes. »
Les parents éconduisirent un tel prétendant, et dès lors ses rapports avec la famille Olénine devinrent rares et fortuits. Dans l'album d'Anna Olénine, Pouchkine laissa les célèbres vers « Je vous aimais ».
Quant au samovar, conservé au musée Pouchkine de la rue Pretchistenka, sa fiche indique que le robinet, par lequel coula le thé que buvait Pouchkine, fut soudé après la mort du poète. Geste fort touchant, si l'on songe à la décennie presque sans contacts avec Pouchkine. Mais la mémoire est ainsi faite, capricieuse : la belle Olénine, elle aussi, garda jusqu'à la fin de ses jours un tendre souvenir de cette idylle avortée, bien que ce fût elle-même qui lui eût signifié son congé.


