Le complexe d'El Sillar en Bolivie ressemble aux splendides réalisations des civilisations passées vues à travers la perspective de notre époque
Vous est-il déjà arrivé de passer devant un sovkhoze en ruine ou une usine à l'abandon ? Bien des réalités ordinaires d'un passé développé, vues dans le prisme chagrin des institutions dégradées du présent, peuvent en effet passer pour de vagues formations géologiques dépourvues de sens. Érosion, mouvement des roches terrestres, dira quelque homme fort savant en contemplant les silos effondrés et les collecteurs d'eau qui, il y a quelques décennies à peine, alimentaient des exploitations bien vivantes.
Et pourtant, une fois que nous avons vu, sous nos yeux et dans la mémoire de deux ou trois générations, une chose grande, importante et magnifique se changer en son contraire, qui ne rappelle plus que par ses contours ce qu'elle prétend paraître, comment peut-on encore regarder les majestueuses carcasses de pierre de canyons vieux de millions d'années, les sites montagneux et les rochers colossaux des ères géologiques passées, sans y imaginer des cités fondues et des palais changés en statues de sel ?
Comme la tomate achetée au supermarché ne rappelle la vraie tomate que par la forme du fruit, la nuance de sa couleur, au mieux par son odeur, mais n'a plus rien de commun, ni le goût, ni les vertus, ni le plaisir de la croquer, avec ce que fut le vrai fruit avant l'intervention du capital, de l'incurie, de la malveillance (appelez cette force fatale comme il vous plaira), ainsi la réalité piteuse et mutilée de ce jour rappelle ce qu'était jadis l'humanité, belle et complexe